Spinal Tap : le heavy metal plus vrai que nature 2
La ressemblance avec la réalité ne peut pas être un accident, pas plus que cette comédie n'est une raillerie. C'est une volonté réfléchie et appliquée, inspirée d'une réalité tangible.
Détails d'une supercherie.
Tout a été fait pour que l'on confonde réalité et fiction : les acteurs jouaient véritablement les morceaux, ne se contentant pas de les mimer1 ; leurs dialogues
ont majoritairement été improvisés, renforçant le ton naturel du film.
Visuellement, Rob Reiner utilise un cadrage amateur, et alterne morceaux en live, aléas de la tournée et mini interviews où le pseudo-réalisateur du documentaire, Marty Di Berggi joué par Rob Reiner lui-même, apparait à l'écran. Par sa présence, et l'assimilation Di Berggi/Reiner, on jette le trouble dans l'esprit du spectateur, changeant tout à coup la parodie en vrai documentaire.
Pourtant l'humour choisi est grotesque et caricatural. Un frein au réalisme ? Au contraire, le fond comme la forme du film jouent sur la surenchère. Car 'This Is Spinal Tap' touche du doigt et détourne à son avantage le carburant du heavy metal2. Sa matière première. J'ai nommé la démesure.
Démesure sonore tout d'abord, puisque le hard rock est né d'un durcissement du ton du rock'n'roll3 qui perdure et s'amplifie chaque décennie (du rock au hard, du hard au metal, du metal au thrash…) et qui est représenté dans le film par la scène cultissime du potentiomètre de
volume sur l'ampli poussé à 11. C'est cette même surenchère qui pousse le groupe à jouer Big Bottom avec trois basses, ou Nigel Tufnel, le lead guitariste, à jouer un solo sans fin avec deux guitares dont l'une avec un violon4 appliqué dessus…
Démesure d'ambition également comme Manowar qui voulait être le groupe de metal le plus puissant du monde5, ou comme la collection de guitares de passionnée et sacrée de Nigel6. On peut la déceler aussi dans le fait que Spinal Tap voulut être tout à tour rock'n'roll durant la british invasion (Gimme Some Money), puis psychédélique à la fin des 60s (Listen to The Flower People), avant de passer hard rock début 1973 (Big Bottom). Une volonté d'être dans le coup (souvent vaine) qui trahit un manque cruel de sincérité et une ambitieuse soif de célébrité.
Dans le même créneau on classera cette tendance à l'inflation dans leurs décors (l'absurde Stonehenge, et les chrysalides mangeuses d'homme) et les costumes moulants, latex et fourrures façon New Wave of British Heavy Metal7 ou de cuir et de clous sur maquillage outrancier du glam metal exagérés et ridicules.
Le décorum se prolonge également par le sexisme
traditionnel du heavy metal (repensons à KISS ou Manowar) mis en lumière par la pochette décriée de l'album Smell This Glove : une femme nue, à quatre pattes et tenue en laisse, reniflant un gant tendu par une main d'homme ; ce design sera refusé par la maison de disque et remplacé par une pochette intégralement noire8. Et la démesure de ce machisme ambiant revient frapper par les multiples textes axés sur une sexualité puérile (Big Bottom et Sex Farm en tête) et par l'incapacité flagrante à gérer une relation (de quelque nature que se soit) avec une femme. A commencer par Jeanine.
L'ultime surenchère se tient dans ses morts violentes déjà évoquées qui entourent le groupe, qui prennent hélas racine dans une réalité bien plus tragique : Bon Scott, chanteur d'AC/DC, mourut d'un coma éthylique ; Jimi Hendrix aussi. Et un maigre passage sur la tombe du king de Memphis termine heureusement cette évocation. Mais la touche finale japonaise entretient ce mythe que le metal renait de ses cendres : après les show rock surmédiatisés de Kiss et Alice Cooper vint un retour au hard rock via AC/DC et la NWOHM, et plus tard contre la prolifération du glam metal9 vint le thrash…
Alors la moquerie se change en franche camaraderie, et la comédie devient une célébration de ce courant certes cliché mais rassembleur. Aucun métalleux n'a jamais considéré This Is Spinal Tap comme une attaque. Bien au contraire. C'est la private joke d'un rockeur à l'intention d'un autre.
- Devant le succès du film, ils finirent même par enregistrer et sortir l'album des chansons du film en 1984, qui fut suivi par un second album du même acabit en 1992 avec des invités tels que Slash et Joe Satriani ! [retour]
- Au départ ce terme synonyme de hard rock est devenu un courant propre tout en laissant une vraie problématique : où commence la séparation avec son grand frère musical ? Black Sabbath est souvent posé comme précurseur de ce genre. [retour]
- Il est aujourd'hui entendu que le Hard Rock a commencé avec des groupes comme Deep Purple, Jimi Hendrix Experience et Led Zeppelin qui firent évoluer le rock vers quelque chose de plus agressif par le biais d'une saturation quasi-omniprésente de la guitare rythmique, tout en conservant une base blues. [retour]
- Evocation de Jimmy Page et son immanquable solo de guitare à l'archet sur Dazed & Confused. [retour]
- Et qui gagna un Guiness record pour le volume de ses concerts à 130 décibels… [retour]
- Citons pour exemple de ce trait de caractère, Joe Perry, guitariste de Aerosmith qui possède 600 guitares à lui seul. [retour]
- On désigne par cette expression trop longue (NWOHM !) le renouveau du heavy metal à la fin des années 70 en Angleterre (Iron Maiden, Judas Priest, Saxon) qui s'inspirèrent des rythmes rapides du punk et ajoutèrent des voix de soprano. Les thèmes de leurs chansons abordent souvent l'heroic fantasy et le fantastique, incorporant elfes, dragons et paganisme que This Is Spinal Tap croque par la période druidique du groupe et l'album Rock'N'Roll Creation sous-titré 'L'évangile selon Spinal Tap' [retour]
- Ce qui rappellera l'album blanc des Beatles qui fut substitué à la pochette proposée par Lennon : lui et Yoko Ono en train de faire l'amour. [retour]
- Motley Crue, Def Leppard et Poison pour n'en citer que quelques uns. [retour]
1 mai 2008 à 21:25
mon dieu que j’aime ce film, la scene de l’oeuf sur scene qui ne s’ouvre pas…au-delà de ça il est vrai que la musique est de bonne qualité….merci de ton site l’ami
1 mai 2008 à 23:22
J’ai une nette préférence pour les nains de Stonehenge mais je pense que nous nous comprenons quant à cette histoire d’oeuf “alienoïde”.
Merci de votre passage, l’ami.