Shaun Ryder : L’Haçienda Parano 7
Retardé, le nouvel album Yes Please! déboule finalement en Octobre 92… dans l’indifférence générale. Malgré la force d’un évènement comme la Love Parade de Berlin et ses 15 000 ravers qui entérine le phénomène house et techno, la vieille Europe prend de plein fouet un raz de marée venu des states : la vague grunge.
Pourtant Yes Please! n’est pas un mauvais album. Un peu moins surprenant peut être. Il demeure à son écoute une plaisante quiétude nuageuse (Stinkin Thinkin) de vacances passées à lézarder. Une bouffée d’oxygène (pur bien sûr) aux relents de soul pop façon George Michael, un peu gâchée par une production aux tonalités de new wave, courant alors moribond. Ainsi, la guitare fond derrière le synthé (la basse sombre sur le hip-hop Monkey In The Family), la basse de Paul qui donne son sel à la recette Happy Mondays se noie dans le mix (Sunshine and Love) au profit de boucles rythmiques diverses très inspirées des musiques caribéennes (Angel et Cut’em Loose).
Plus souvent faux que dans le ton, Shaun parasite ses propres morceaux (les rugissements approximatifs sur la soul de Dustman) et cède devant l’organe de Rowetta. Les textes flemmards semblent aussi vides que la tête de Bez. La débandade. Sans véritable titre phare, l’album s'enfonce dans les bacs.
Derrière lui, Factory Records, ruiné par les excès et sans rentrées suffisantes, dépose le bilan le mois suivant. London Records1 se déplace et propose de sauver les Happy Mondays du naufrage en les « rachetant ». Pendant les négociations, déjà compliquées par la politique commerciale de Tony Wilson, Shaun part acheter de l’héroïne… et ne reviendra jamais.
Un échec définitif devant lequel le groupe, sans nouvelles de son leader, se sépare.
On a cent fois parié sur la mort de Shaun Ryder. Par overdose à cinq contre un. Par incapacité à se renouveler à dix contre un. L'histoire eut tôt fait d'oublier le madchester et ceux qui l'avaient fait.
Cinq ans passent. Le milieu des années 90.
L’avènement du britpop est la réponse anglaise au grunge. Un sentiment de fierté britannique brille et nombre de groupes rallient ce courant qui emprunte sa légèreté au 'baggy' de Manchester sans en retenir la philosophie2. Les platines ne sont pas en reste : tous les dancefloors du monde sont passés à la techno, les radios à la dance, et un nouveau son venu de Bristol3 s'impose tranquillement. Beat moribonds, flow de dub et ambiances dark volées au rock Lo-Fi4, ce qu'on appelle déjà le trip hop tente un rapprochement entre les cultures électronique et rock, alors que poind également ce qui sera le big beat de Prodigy et des Chemical Brothers.
Et puis un beau jour de 1995, une intro afro et un harmonica incontrôlable filent des frissons dans les mollets. Un rap black se chamaille avec la voix démolie et grinçante mais toujours emmenée de Shaun Ryder. Le single Reverend Black Grape entre dans les charts, s'incruste dans le Top 10 et ne sera pas délogé de sitôt.
Shaun n'est pas mort. Celui qu'on croyait enterré entre un squat et une clinique s'était battu pour remonter un nouveau projet, activant ses contacts et amis : le rappeur Kermit, Paul 'Wags' Wagstaff5 et bien sûr l'inséparable Bez. On les appelait Black Grape.
S’il ne fallait en retenir qu’un :
Seul titre un peu en avance sur son temps sur Yes Please!, Angel pressent l'étouffante pénombre de ce qu'allait être le trip hop. Shaun se promenant mollement sur un paysage musical cabossé que dessine un beat dansant et de lourds accords électrique. A goûter donc avant croquer dans du Tricky.
- Faction de la major EMI. [retour]
- Exception faite du formidable Screamadelica de Primal Scream qui est peut être le chant du cygne du madchester. [retour]
- Initié par le collectif rap Wild Bunch dont s'extrairont Massive Attack et Tricky, bien que le public rock en retienne surtout l'arrivée plus tardive de Portishead. [retour]
- Genre musical des années 80 affilié au rock alternatif visant à conserver une sonorité Low-Fidelity c'est à dire aussi proche que possible du son "naturel" et "original" des enregistrements de rock garage des 60s. Autant dire pourri. On lui doit cependant tout le rock expérimental ou noisy pour qui ce fut une première étape de travail sur le son. [retour]
- Le gratteux de Paris Angel, encore un groupe madchester. [retour]
- 25 septembre 2007
- Chroniques
- Tags : black grape, Factory, happy mondays, shaun ryder, trip hop



1 Special Agent Cooper
26 septembre 2007 à 10:03Décidemment je l’aime cette chronique… je connaissais mal les Mondays avant, et j’avoue que je me régale d’apprendre leur rôle à la charnière de deux époques.
Y a t’il aujourd’hui des artistes qui se réclament ouvertement de la bande à Shaun ?
Y a t’il des projets dans les tuyaux pour Shaun, avec des artistes plus récents ?
Primal Scream a été cité plusieurs fois, quelles étaient les relations entre eux et les Mondays ? Peut-on avoir des précisions sur leurs influences mutuelles avérées ou supposées ?
Merci mon ami !
[Clic] (un dictaphone s’arrête).
2 Billy HP
26 septembre 2007 à 12:01Cher Agent Spécial Cooper,
Quel plaisir que de vous voir quitter votre Black Lodge pour venir lire les belles histoires de l’expressway. Je précise à ceux de nos lecteurs qui auraient perdu le fil que ce monsieur sort directement de la série cultissime (à raison !) Twin Peaks de David Lynch. Un chef d’oeuvre.
Reprenons vos questions dans l’ordre monsieur l’agent, nous reverrons plus tard (il y a encore quelques posts à faire) le rôle de Shaun Ryder et de Bez dans l’histoire de la musique.
Des artistes qui se réclament de Shaun ? Oui. Damon Albarn. Primal Scream pendant un moment (aujourd’hui la notoriété personnelle de Bobby Gillespie lui suffit amplement) et Oasis bien que cela ne se sente pas (plus ?) du tout.
Des projets récents ? Ma foi, cette chronique n’est guère terminée mon bon !
Les Primal Screams feront surement l’objet d’un article plus poussé mais on peut d’ores et déjà dire ceci : à l’origine le super-groupe fondé par Bobby visait exactement le courant madchester façon Stone Roses, un revival 60s très poussé dans les veines et des costards à pattes d’éf.
Puis les années 90 approchant Gillespie devint fan des Mondays et de leur approche de la house music, insérant dans sa propre musique des samples et des groove-box. Preuve en est le fabuleux Screamadelica qui sera applaudi par Shaun (enfin des dires de ceux qui le comprennent) et par Depeche Mode (Dave Gahan montant même sur scène avec eux alors que les écossais assuraient la première partie du groupe new wave).
Une influence qui durera jusqu’au doublon Vanishing Point / Echo Dek en 1997 largement emprunt de dub, ce que le père Shaun venait de ramener sur le devant de la scène internationale comme nous allons le voir…