Pixies : Du sang sur les cactus 9
A la fin de la tournée, Sa Majesté Francis s'enferme en studio avec Gil Norton (qui d'autre ?) pour travailler un nouvel album. Objectif : un magnéto huit pistes pour un disque punk.
Mais à concept simple, réalisation complexe. Si gérer les Pixies est devenu facile pour le despote, qui pouvait encore gérer Black ?
Entrés en au West Hollywood studio en Février 1991, les Pixies vont y rester trois mois sans rien finaliser. Et ce malgré un mois de Janvier déjà dévolu aux répétitions (garde-corps du travail de Norton) qui n'avait donné que des ébauches en perpétuelles évolutions. Sur la trame radicale du punk, Joey et Francis vont rajouter des murs d'amplis et gonfler les disto à l'extrême pour retrouver la puissance de feu du metal, inspiré selon la légende par la présence de Ozzy Osbourne et/ou de Ratt à côté1. Via ce mélange, ils ré-inventent le grunge de Seattle, avec toutefois quelques années de retard.
Malgré la bougeotte insupportable des compositions, Gil ne contredit pas. Le producteur anglais a un plan. Conscient qu'ils en ont l'étoffe, il veut en effet les pousser les Pixies à entrer dans le cercle (pas forcément enviable) des groupes de stade. Pour convaincre Black de s'ouvrir à d'autres sonorités, il invite d'abord le clavier expérimentiste Eric Drew Feldman2 avant d'être rapidement rejoints par un percussionniste et pas moins de cinq ingés son.
Mi-Avril, il faut accélérer les choses. En compagnie de son nouvel ami, Charles s'essaye à tout et n'importe quoi, multipliant les inspirations, de Led Zeppelin aux Ramones en passant par The Birthday Party, et alors que la tournée se profile en Mai, les voix ne sont toujours pas enregistrées. Black rassemble alors les morceaux les plus heavy, quelques résidu de musique surf (Bird Dream Of The Olympus Mons), une reprise des Jesus And Mary Chain (Head On), enregistre Subbacultcha (toujours jouée en live depuis la démo mais jamais éditée à ce jour) et retouche l'antique Rock A My Soul pour donner vie à un discutable Distance Equals Rate Times Time.
Au final, l'album regorge de solos criards et basse au ras du pavé rappelant vraiment la scène de Seattle, façon Alice In Chains pour Space (I Believe In) ou Melvins pour The Sad Punk, difficilement contrés par les morceaux d'inspiration punk évoquant The Clash (l'excellent U-Mass,
une vengeance lance-flamme contre le campus d'Amherst) ou carrément Fugazi (Planet Of Sound et sa basse insistante). D'étranges intro ou outro noisy viennent s'ajouter sur des morceaux plus aisés, tel le presque Stone Roses Lovely Day ou la ballade Motorway To Roswell. Et si l'intervention des claviers Feldman s'avère en réalité faiblarde en dehors du final d' Alec Eiffel, ce sont les effets de production sur les voix et jeux de profondeur qui écœurent rapidement.
Trompe Le Monde porte bien titre, trop peut-être. Comme le rouge au front. On voudrait nous faire croire à un Pixies, mais il manque cruellement de Joey Santiago et de Kim Deal là-dedans.
Une fois débarrassée de la tournée européenne printanière, Kim se rue en studio pour enregistrer ce qui deviendra le maxi Safari et doit jongler avec le départ de Tanya et l'entrée à la guitare de Kelley, sa sœur jumelle, comme au bon vieux temps. Sauf qu'à l'époque elle était batteuse. Et à jeun. A la rentrée, respectant son calendrier d’un an entre chaque disque, Trompe Le Monde sort et la tournée US démarre jusqu'à Noël. Puis on rempile début 92 en première partie du Zooropa Tour de U2. Les Pixies entrent alors véritablement dans le stadium rock, avec Eric aux claviers, un guitariste supplémentaire, et un show mollasson plein de lumière. Sur scène comme dans la fosse, on s'ennuie. Et en Avril, avec la libération de cette corvée, Charles impose à tous une année sabbatique.
Des deux côtés on s’enferme en studio. L'une prépare le LP Last Splash qui sortira en Août 93 ; l'autre un album 'solo' bien qu'en collaboration avec Eric Drew Feldman à nouveau. Ce sera l'éponyme Frank Black de Charles, ainsi rebaptisé "pour simplifier les choses" (?), disponible en Mars 93. Entre les deux, Noel 92, où Black, excédé des relances de 4AD pour connaître l'avenir des Pixies, envoya un fax à Ken Goes pour dissoudre le groupe. Sans en avertir ses ex-collègues, ce que Goes se refusa à prendre en charge. Ce n'est donc que l’année suivante que les Bostoniens auront la surprise d’entendre Frank annoncer à la radio la mort des Pixies.
S'il ne fallait en retenir qu'un :
Avec le temps et un regard différent, on trouvera de bons titres sur Trompe Le Monde, dont U-Mass sort vainqueur. Néanmoins, il ne porte aucunement le style Pixies.
[Suite et fin]
- Peu crédible en fait puisqu'en 1991 Ozzy enregistre No More Tears entre le A&M Studio et Londres, alors que le glam-metal de Ratt enterre doucement sa carrière. Mais bon, telles furent les paroles prêtées à Charles à l'époque. [retour]
- Clavier fou aux côtés de l'inclassable et inégalable Captain Beefheart, devenu un temps remplaçant du synthé de Père Ubu avec lesquels il fit la première partie des Pixies. Plus tard il deviendra membre du groupe de PJ Harvey et producteur. [retour]
11 juillet 2008 à 22:13
peut-on être un groupe de stade et conserver son authenticité rock? Difficile, au fur et à mesure que gonfle les aficionados enfle le melon et la déconnexion ou la surconnexion se fait ineluctablement.
Tout ça pour dire que si black avait eu un peu moins de succès…les pixies existeraient toujours aujourd’hui et franky serait moins aigri et moins hégémonique, déja qu’on a Georges 1er à MPL, ça suffit!
Merci Sir H d’avoir rendu hommage au dantesque Maurice G. D., très grand écrivain exilé mais à l’imaginaire incroyable, l’adaptation de son magnifico-cyber Babylon Babies sort bientôt et ça m’a l’air pas mal du tout…peut être même que je pourrais courir voir ça.
Je conseille comme très bonne lecture Les Racines du Mal, sombre et infinie expérience lectorale ou lecturesque je ne sais plus…aide moi…Sir H…
Salutations gigantics.
18 juillet 2008 à 7:59
En soi on ne peut pas dire que les Pixies aient eu un tel succès que cela les a rendu fou. Il s’agissait sûrement d’un succès auquel ils ne s’attendaient pas (pas à ce niveau du moins) et ce fut le premier (second derrière REM) succès aussi marquant pour un groupe dit “indé”. Mais il n’allaient pas concurrencer les U2, Depeche Mode, et autres Bryan Adams à l’époque.
Je pense que l’ego de Black était nettement plus gonflé que leurs ventes réelles, par exemple. C’est plutôt à ça et à l’ambition (en terme de réalisation, pas de succès) de Kim Deal et Charles Thompson que l’on doit l’implosion du groupe fondateur d’une époque, d’un style.