Pixies : Du sang sur les cactus 6

Plus qu'un renfort, Elektra devient un second moteur pour la carrière des Pixies. Le succès étant là, il fallait gagner l'Amérique sans attendre. A peine la tournée terminée, on précipite la bande de Black Francis en studio.

Ken Goes effectue des recherches autour de la maquette pour trouver le producteur idéal mais Watts-Russel choisit de rappeler Gil Norton. On n'en était plus à rechigner sur le budget mais les hommes se connaissant, cela sembla une suite logique pour 4AD qui savait pouvoir s'appuyer sur ce producteur. Pourtant, en s'engageant sur le futur Doolittle, le britannique ne savait pas à quel mur il allait s'attaquer.

Pixies on the roll Pendant les trois premières semaines du mois de Novembre 881, Norton dut tordre le groupe, contraindre Charles à revenir sur ses morceaux, et faire accepter nombre de techniques d'enregistrement devenues classiques aux Bostoniens. Joey se voit déjà guitar hero référent. Francis veut quelque chose de court et d'immédiat. Pas de deuxième prise et pas plus de deux minutes. L'utopie punk et la discographie de Buddy Holly. Le tribut de la gloire payé cash. Mais Gil Norton connait le talon d'Achille des Pixies et va appuyer dessus.
Toute cette innovation, cette originalité de composition, repose sur des lacunes techniques. Pas de solo, parce qu'on connait à peine la pentatonique ; des morceaux courts de peur de manquer d'imagination. Jamais de jam pour ne pas se perdre… La bande de Black Francis a su mettre immédiatement en musique ce qu'elle découvrait. Ce fut sa force. Gil choisit de l'enfoncer comme une faiblesse.

Prenant le temps de les dompter, il imposa un rythme soutenu de répétitions, une familiarisation avec les instruments et This monkey is gone to heaven, Doolittle en version CDles techniques, pour finalement imposer ses choix artistiques, allonger les titres, agrandir le panel d'arrangements et le nombre de prises, et répéter encore et encore. Le résultat, un peu étonnant, est là.
Doolittle a un son plus accessible et plus standard des années 80, tout en profondeur, pourvu d’équalisations saines. Ce qui n’empêche pas les guitares de s’égosiller mais les larsens sont désarmés de tout acouphène. Les chansons gagnent en longueur, approchant presque toute la troisième minute en prenant leur temps. Ce qui ne fait que renforcer l'effet "Pixies", ce hauts-le-coeur sonique entre des couplets doux et des refrains empressés. Décrire le résultat comme plus « grand public » serait oublier l'époque et les murs de son des shoegazers2 semblent être le dernier rempart du rock "dur" en Angleterre où viennent s'échouer les vagues madchester et indie rock. Doolittle délaisse un peu le son pour dérouler complètement ses structures cassées.

Cela donne des titres de la même trempe que le maxi (le punk Wave of Mutilation et Crackity Jones), des chansonnettes prêtes pour la presse à singles (Here Comes Your Man ressorti de la démo violine et réenregistré, et l'inoubliable bridge sophiste3 que brame Francis sur Monkey Gone to Heaven) et quelques ovnis musicaux comme La La Love Ya au charme rétro, le reggae-punk Mr Grieves. L’apocalyptique Dead des récentes Peel Sessions est également réenregistré4 dans une version où le mot rythmique perd tout sens,Les Pixies encore bien verts de même que l'ex hardcore There Goes My Gun qui prend ici son temps. Mais la conviction de la perfection de Doolittle vient dès que part le boulet de canon Debaser en ouverture (Black aboyant comme un forcené des paroles inspirées par le 'Chien Andalou' de Dali et Buñuel) et atteint son climax avec Hey, blues geignard et désarmant sur la fidélité et l’obsession sexuelle.
L'album avec lequel les Pixies entreront et resterons dans toutes les mémoires.

Aucun doute, les compositions sont de qualité (la lente dévastation de Gouge Away qui achève l'opus), et les arrangements sont impeccables (Kim jouant de de la slide guitar sur Silver, titre western qu'elle a composé !). Charles ne tarit plus d'inventivité et l'harmonie du groupe est au zénith, donnant vie à des bijoux de ce rock pétillant et surprenant, ce croisement de l'acidité garage et de l'originalité art-rock. Un cran plus fort que le college rock. Le rock alternatif incarné

S'il ne fallait en retenir qu'un :
Oui, il y a un titre qui résume tout Doolittle, et c'est Debaser. Les dissonances de Surfer Rosa et le futur surf rock se croisent ici, dans un pétaradant punk aux paroles je-m'en-foutistes démentielles.

[La suite est par là]


  1. Au Downtown Recorder studio de Boston, choisi pour la spécificité de ne pas avoir de cabine de batterie indépendante, incitant à enregistrer la batterie avec le groupe. [retour]
  2. My Bloody Valentine en tête dont les Pixies feront la première partie à Londres. [retour]
  3. « If Man is 5, then the Devil is 6, and if the Devil is 6 then God is 7… » : Si l’Homme est 5, alors le Diable est 6, et si le Diable est 6 alors Dieu est 7. [retour]
  4. Manta Ray est enregistré également mais mise de côté pour devenir la b-side du prochain single. [retour]
haut

1 Special Agent Cooper

17 juin 2008 à 14:36

Pas de doutes pour moi, c’est le meilleur album… Doolittle (non-neutre).
J’ai toujours été fasciné par les paroles de Here Comes Your Man. Mais je n’ai jamais réussi à formuler une quelconque explication de texte. Une idée ?

[Clic]

2 oliver twist

21 juin 2008 à 23:09

hello, difficile d’expliciter cette chanson…peut être un mauvais western psychédélique…le retour du grand lieutenant myrtille!
c’est un peu une chanson lynchienne à se détricoter les neurones, on peut tout y interpréter ou rien un peu comme la chanson de slowdive “vision of L.A”…
L’ombre du coté dark ou black n’est pas loin.

3 Billy HP

24 juin 2008 à 8:52

Héhé, western psychédélique… ce terme m’évoque irrémédiablement du Lynch, le cowboy glabre de Mulholland Drive, mais aussi Grandaddy. Je ne sais pas pourquoi.
Enfin la comparaison leur irait bien (avec les Pixies hein).

Pour Slowdive je suis moins sûr. Bien que les Pixies aimaient le shoegaze, je ne suis pas convaincu qu’ils aient eu une influence les uns sur les autres. Enfin d’une certaine manière : après les Pixies, il n’y eut plus de shoegaze. Fini. Off. La porte était ouverte pour l’alternatif pur souche.

Fil RSS des commentaires · TrackBack URL

Ajouter un commentaire

haut