Pixies : Du sang sur les cactus 4
Les sessions ne dureront qu'une douzaine de jours avant qu'Albini n'abandonne les Pixies pour procéder au mixage. L'occasion de suivre les Throwing Muses en tournée européenne, 4AD misant sur la récente sortie de Come On Pilgrim pour amortir ce coût supplémentaire. Et le label ne regrettera pas son investissement : à la (bonne) surprise de tous, des fans apparaissent par poignées pour applaudir… la première partie.
La recette scénique des Pixies est encore plus simple que leur musique : zéro décorum, fringues pour tondre la pelouse et le moins de blabla possible pour enchaîner autant de titre que faire se peut. Black Francis y adopte une attitude je-m'en-foutiste, ralentissant le tempo sans prévenir, tordant sa voix dans les aigües comme une fillette moqueuse, et évitant toute conversation avec le public ou le groupe.
Kim prend heureusement ce relais, clope au bec ou sourire enfantin, et l’énergie qu’ils distillent à quatre1 fait un tabac.
Et tandis qu'ils foulent les planches du vieux continent en Mars 88, Surfer Rosa sort. A grand bruit.
Aboutissement du travail de son producteur, ce premier album tranche dans la masse par sa sonorité abrasive. Albini laisse hurler les saturations plutôt que de les atténuer, gonfle la batterie de Lovering, et garde les guitares au premier plan comme sur Broken Face, Break My Body et I’m Amazed, tous les trois remis au goût du jour. Il y a aussi tous ces morceaux pilonnés par l’overdrive (l’agressif Something Against You), comme si l’on tourmentait un insecte qui se débat dans un bocal. Un son spacieux et sale influencé par Hüsker Dü sur des structures brisées inspiré de Sonic Youth2.
Un album de pop avec un son hardcore. Le chaînon manquant !
Un seul morceau sort complètement de cette méthode de travail : le divin Where Is My Mind. Son clair et rond pour tous. Distorsion propre et contrôlée. Voix douces. Nappes de chœurs dignes d’un ange. Le hit est impeccable. Parfait. Emblématique. Car la découverte de Surfer Rosa, c'est le filet de Kim qui prend d'assaut la lead sur Gigantic et jaillit parfois de derrière un rocher (Tony's Theme). Albini met à profit la complémentarité des cris et des chœurs, de l’ultra aiguë de Francis au mielleux de Kim, et déploie toute la gamme de la sonorité des mots3 ou des répétitions phoniques4. Les paroles restent un montage bancal d’images cruelles (la mutilation de Broken Face ou le sanglant et fétichiste Cactus5). Insensé mais terriblement suggestif.
Des mélodies simples et dansantes que les refrains bruyants viennent éparpiller aux quatre coins (River Euphrates et Gigantic), voilà Surfer Rosa. Les standards du rock n’y sont pas respectés : il y a peu (voire pas) de différence entre les couplets et les refrains (Vamos, réenregistré ici dans une version garantie 100% larsen), pas de solo6 mais des passages de freestyle noisy, et on a tout juste le temps de s’habituer à une rythmique qu’elle s’arrête pour une autre. En fait les Pixies jouent à se surprendre, à s’interrompre et à se voler la pole position. Francis s’amuse à noyer la batterie dans un mur de son (Broken Face) ou à couper la parole de Kim en mugissant par-dessus elle (le fameux « stop ! » de Where Is My Mind) comme si les deux s’affrontaient pour donner le ton de chaque morceau. Affolant.
Reste cette dérangeante impression de dualité interne aux Pixies. Comme si la diversité du début s'avérait en fait être une double manne créatrice. Un bout de conversation volé en studio par Albini et collé à l'ouverture de Vamos laisse même entendre Kim et Charles se chamailler. "You fucking die" lui répond-il quand elle menace le premier qui touchera à sa basse pendant qu'elle sort fumer. "You fucking die !"
S'il ne fallait en retenir qu'un :
Tout Surfer Rosa repose sur une botte secrète qui séduira toute une génération de rockeur : violent/calme/violent. Deux exceptions toutefois : Where Is My Mind? et Cactus. Je me rallierais à Bowie en choisissant la seconde.
- Notamment Joey qui se donne autant que ses acides le lui permettent… [retour]
- Groupe phare du mouvement No Wave (en quelque sorte le post punk new yorkais du début des années 80) qui dériva vite vers un rock très expérimental où le travail sur le son (notamment de la saturation) est primordial. [retour]
- Ex: « ride a tyre down, river euphrates » hurlé ad nauseum, tout en s’amusant de la proche sonorité de Tiger (fleuve jumeau de l’Euphrate) et Tire (litt. : pneu). [retour]
- Le « preachy-preach about kissy-kiss » de Bone Machine et « A fish is fast » sur Brick Is Red. [retour]
- « Bloody your hands on a cactus tree, Wipe it on your dress and send it to me » : Ensanglante-toi les mains sur un cactus, essuie-les sur ta robe et envoie-la moi. [retour]
- Charles déclarera que ceux qui veulent des solos retourneront écouter Motley Crüe. [retour]
- 2 juin 2008
- Chroniques
- Tags : pixies, steve albini



1 oliver twist
3 juin 2008 à 21:08merci à toi sieur billy pour cet hommage authentique et pimenté à nos chers pixies, je me demande aujourd’hui qu’a amené le rock depuis? Pas grand chose de novateur après cette tempête latinopopindé….Je me maudit à tout jamais d’avoir raté leur prestation aux eurockéennes de Belfort en 2004 et de voir seulement une pâle copie en la personne de black francis en live a posteriori.
En chaque rocker il y un enfant des pixies, ils hanteront les limbes rock à tout jamais….avec eux les singes iront toujours au paradis….
2 Billy HP
4 juin 2008 à 10:03Disons qu’on avait cette chance avec les Pixies d’avoir le beurre et l’argent du beurre : un groupe de rock, d’inspiration large mais classique ET un groupe qui faisait un rock novateur. Défricheurs et “crowd-pleasers”. Le mélange ultime.
Tout le problème était de maintenir le cocktail sur le feu sans le renverser. Et, on le sait, l’exercice fut périlleux.
Quant à la reformation, comme ce fut déjà évoqué ici-même, je crois sur parole au ravissement qu’on peut avoir à (re)voir ses artistes préférés sur scène, mais pour paraphraser Kim Deal l’année dernière : Les groupes qu’on a aimé à un moment sont figés à cette même époque ; voir les Rolling Stones en 2007, ce n’est pas voir Between The Buttons sur scène, mais bien Mick et Keith à 65 ans. Ce fut aussi (mais nous le verrons) le cas des Pixies.