Pixies : Du sang sur les cactus 3

4AD ayant donné son feu vert, la machine se mit en place. Afin de sortir rapidement un premier maxi, on sélectionna huit titres de la démo sans même les réenregistrer. Quelque chose entre le respect du son si particulier de Fort Apache et la méfiance du label. Ainsi, Come On Pilgrim put retentir dès Octobre 87. Enfin, en Angleterre. 4AD oblige, l'Amérique devra patienter. Les Pixies ne diront rien. Quelque chose entre la confiance en ce label auréolé de sainteté, et la crainte de foutre en l'air un début de succès.

Autant que faire se peut, Come On Pilgrim1 synthétise l'esprit de la démo. On y retrouve ces morceaux punks nourris au chili, tel que l'hymne à la masturbation The Holiday Song, entre le feu dans la gorge et celui dans le pantalon, ou le marteau piqueur hispanisant Vamos, morceau phare des Pixies évoquant The Gun Club2 qui conclura tous leurs concerts. Mais au premier abord, Francis Black, live, à l’acoustiquele maxi prend par surprise avec ses morceaux qui stoppent net et repartent sans prévenir, alternant égorgement électrique et ponçage acoustique. Tel Nimrod’s Son qui s’arrête pour laisser le temps à Black Francis de finir sa phrase. Et reprend de plus belle avant de céder abruptement à une marche militaire sur guitare grave. Et puis non, finalement la guitare acoustique reprend sa course poursuivie par la basse et la batterie. Tout cela en seulement 45 secondes ! On en finit sur les genoux. Les oreilles décoiffées, et le coeur a lâché.

Le p'tit gros crie plus qu'il ne chante, la batterie n’a pas inventé la cymbale à couper le beurre, et la lead donne à peine plus de couleur qu’un clavier… Alors d’où vient la magie ? De ces petits exploits de composition naïve. Brièveté, efficacité, surprise. Mrs John Murphy s'applique à garder un jeu sobre, donnant libre champ à ses confrères. Joey fait pousser à sa Gibson un hurlement de Tex Avery sur la comptine Caribou, alors même que Black Francis va la transformer en lourd hard rock. De ce son et ces petits tripatouillagesCome on Pilgrim CD version guitaristiques dont Santiago raffole, tordant ses cordes n'importe comment, comme on tire une oreille. Un dés-accord en quelque sorte, terrible sensation qu’on retrouve sur Ed Is Dead et (bien sûr) dans Vamos. De l'inattendu qui peut jaillir à tout moment, comme les les rires et raclements de Francis qui scat3 pratiquement. Du rythme décadent vaguement ternaire de I've Been Tired, cet espèce de rap irresponsablement criard aux paroles explicites. Et de ces paroles justement, collage surréaliste et immoral abordant pêle-mêle la religion, l’enfance, le sexe ou l’automutilation. Des images sonores. Insensées. Pas littérales. Entre l'écriture automatique et les légendes bibliques. Terriblement surprenant.

En dépit de l'époque pas vraiment orientée rock'n'roll, Come On Pilgrim recueille à sa sortie des critiques carrément au dessus de la moyenne. Problème : quand la presse anglaise les encense, les Pixies sont du mauvais côté de l'océan. Occupés à donner des concerts dans les campus, là où les 'college radio' les diffusent. Quelques mois à charger le matos dans une camionnette et conduire de nuit, avant que Watts-Russel ne se rende à l'évidence : il faut au plus vite les faire entrer en studio à nouveau. Chose faite en Décembre 87 après que Ken Goes ait réglé deux questions essentielles : où et avec qui ?

Steve Albini guitariste de Big BlackCraignant que Gary Smith surtaxe les enregistrements passant par son fief de Fort Apache pour rembourser le financement de la Purple Tape, Goes contourna Boston au profit de Chicago pendant qu'Ivo Watts-Russel portait son choix sur la plus étrange des options : Steve Albini. Tout d'abord parce que sa production encore balbutiante4 était bon marché, mais aussi parce qu'il présentait quelque chose de puissant et novateur potentiellement utile aux Pixies. Ainsi pris en main, les Bostoniens feront ce qu'il faut, là où on leur demande. Albini expérimente dans son coin, dispose ses micros pour restaurer au mieux l'atmosphère du quartet. On enregistre en live, sans prise multiple mis à part pour les voix (qui finiront de toute façon au milieu des autres instruments, sans distinction ni faveur).

Au final, l'enregistrement coûta 10 000$ dont (seulement) 1 500$ pour Albini qui s'en satisfit autant que de se débarrasser des Bostonien qu'il trouve trop zélés. Presque serviles.

S'il ne fallait en retenir qu'un :
Choisir un titre de Come On Pilgrim ne serait en rien représentatif de ce que contient le maxi. Alors choisissons Levitate Me pour présager au mieux ce qu'allait être la révolution Pixies, alternances de bourrasques et de respirations.

[La suite est par là]


  1. Litt. : Viens Pèlerin. Ligne extraite des paroles de Levitate Me et empruntée à une chanson folk de Larry Norman. [retour]
  2. Groupe de Los Angeles qui mêla au début des années 80 le punk rock à un country blues sudiste. Mené par Jeffrey Lee Pierce, héroïnomane et fan de Blondie, le Club eut une lourde influence sur les White Stripes, le Blues Explosion, et Noir Désir. [retour]
  3. Scat : Manière de chanter en improvisant de petits cris ou des onomatopées. [retour]
  4. A l'époque, seulement Urge Overkil, Slint et son propre groupe, le hardcore extrémiste Big Black. C'est le futur succès de Surfer Rosa qui fera venir à lui les Jesus Lizard, Nirvana, Helmet et P.J. Harvey… [retour]
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