Metallica : heros du jour, heros d’un jour

Il y a des actes qui marquent définitivement des carrières. Ainsi, la petite culotte de Madonna lancée au public, le coup de téléphone de Bono au président Bush pendant le Zoo TV Tour, Morrissey enveloppé dans son drapeau et les saccage de guitares des Who, Hendrix, ou Cobain. Mais parfois, ce sont des prises des positions qui deviennent des références.
Il en a été ainsi avec Radiohead, et il en sera ainsi avec Metallica.

Retours sur les faits. En Avril 2000, Lars Ulrich, batteur/meneur de Metallica monte à la barre pour faire tomber l'éditeur du logiciel de téléchargement peer-to-peer Napster. Le groupe de thrash avait en effet découvert que l'une de ses démo (Le titre I Disappear qui devait servir à la bande son de Mission Impossible II) avait atterri par ce biais entre les mains de radios et de presque 330 000 pilleurs de copyright, notamment via les serveurs de trois prestigieuses universitésLogo de Napster à la grande époque américaines. Les quatre cavaliers1 réclament en justice de l'éditeur l'éviction des téléchargeurs criminels après avoir obtenu et expédié à Napster le (gigantesque) listing de ses connectés.
En 2001, la cour d'appel finira par donner raison aux métaleux alors même que la législation concernant le net relève du flou artistique. L'affaire de la Croisade Anti-Napster trouvant sa conclusion dans la récupération (et l'assainissement) de cette plateforme par une société allemande, Bertelsmann, mettant par là même la main sur un marché balbutiant et promis à une belle expansion.

Metallica live a DoningtonHuit ans plus tard, le monde a considérablement tourné : le téléchargement est en passe de devenir le service de vente "standard" de la musique, gagnant en plus des parts de marché (au détriment de celui du disque) une certaine sympathie auprès du public rock. A l'inverse, cette progression a plombé l'image de Metallica qui incarna par son acte l'opposition d'un business au changement. Pourtant soutenu par d'autres rockers2, Metallica ne fut pas le seul à combattre le monstre du téléchargement (notamment une quinzaine de sub-labelsSurnom donné aux maisons de disques appartenant à des majors., et plus récemment U23) mais il reçu à ce sujet plus de coups que ses partenaires, cristallisant l'image du rockeur riche et réactionnaire. Entretenant même malgré lui cette attitude lorsqu'il ressort ses albums en éditions vinyles et célèbre le 'Record Store Day'4 en y incitant son public à "soutenir votre magasin local [en faisant] quelques courses". Une incitation aussi naïve qu'efficace : six heures de signatures et discussions impromptues. Qui a dit que les disquaires étaient désertés ?

Et pourtant, au crépuscule de leur carrière au sein de Warner5, Metallica vient peut être de changer de pied. Le même Lars Ulrich a déclaré au Rolling Stone magazine ne pas être opposé à iTunes, craindre la disparition des disquaires dans les petites villes où se répandent "les mégastores sans âme" et ne pas croire que le téléchargement va tuer le marché du disque, du moins "pas plus que le CD n'a éradiqué le vinyle". Mais surtout le géant du thrash préfèrerait suivre la liberté du numérique Lars Ulrich des 80s a 2008que la libéralité de devoir se vendre à Live Nation6

"Il fallait que quelqu'un d'établi, intègre et respecté par toutes les facettes de l'industrie de la musique [fasse cette démarche], et Metallica est l'un de ceux là" déclarait le bassiste Jason Newsteed en 2000 à propos de la décision d'intenter le procès Napster. Effectivement, de même qu'il avait fallu un groupe de cette stature pour représenter une industrie confiante, il fallait un Radiohead pour ouvrir les yeux du marché sur la réalité du net. Deux symboles, deux univers séparés de seulement huit ans.

La presse anglophone parle régulièrement de "faire un Radiohead" pour quiconque souhaite distribuer son album gratuitement en ligne (Ce qui est inexacte puisque Radiohead ne donnait pas gratuitement mais offrait la possibilité de choisir son prix auquel s'ajoutait le coût d'expédition) ; nous pourrons désormais parler des groupes qui "font un Metallica" en acceptant tardivement la réalité d'un marché après s'y être lourdement opposé.


  1. The Four Horsemen, les cavaliers de l'apocalypse, selon la périphrase favorite de leurs fans. [retour]
  2. Dont Jerry Cantrell le guitariste leader du groupe grunge Alice In Chains. [retour]
  3. Le groupe irlandais accusa le gouvernement anglais de laxisme vis à vis des fournisseurs d'accès internet qui ne pouvaient qu'avoir conscience des téléchargements. [retour]
  4. Le 19 avril dernier Metallica reçu 400 fans chez un disquaire de Mountain View en Californie. [retour]
  5. Elektra et le label Vertigo pour être plus précis, auquel Metallica est lié par contrat jusqu'à la sortie de leur prochain album, prévu pour cet automne. [retour]
  6. Organisateur de concerts devenu gérant d'artistes du showbusiness en imposant un contrat global incorporant autant les prestations que tous les éléments de marketing rattachés à ce marché. [retour]
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1 Are you experienced?

7 mai 2008 à 9:06

Difficile, quelques jours après l’audacieuse diffusion du documentaire “Some Kind Of Monster” à la télévision (française…), de ne pas voir dans cette “affaire Napster”, un énième dérapage de Lars Ulrich, tête de lard impulsive abîmée dans d’affligeants conflits internes avec son ex-pote Hetfield, tous deux aux commandes d’un paquebot Metallica méchamment à la dérive, plutôt qu’une réflexion de fond sur l’avenir de l’industrie du disque…

2 Billy HP

7 mai 2008 à 9:27

Ce n’est pas faux Mr Crosstown, tout est possible avec ce monsieur. Du meilleur comme du pire. Some Kind Of Monster (excellent docu au demeurant) montrait le batteur danois sous un certain angle et je suggère aux fans de voir le passage de ce garçon au Qui veut gagner des millions local pour le découvrir en plus “naturel” encore. Cependant je ne pense pas que Lars ait eu une quelconque réflexion sur l’industrie (ce que je me permet de faire à sa place) mais simplement des craintes pour leur propre futur.

Néanmoins on ne peut nier l’apport des Four Horsemen au rock des 15 dernières années : l’un des quatre premiers thrasheurs à l’époque du glam-metal 80s, paillettes et coupe de cheveux improbables ; puis les violons et la super-prod de Bob Rock pour le black album ; le rattrapage post grunge avec Load/Reload ; un symphonique (discutable) quand la mode était à l’unplugged et un dernier album inspiré du néo métal dont ils ont influencé le son. Cela ressemble bien sûr avant tout à des choix de carrière mais le succès est indéniable. Se rapprochant en ce sens d’un U2 du metal…
Quant à savoir s’ils coulent ou remontent la pente, l’avenir seul nous le dira.

3 oliver twist

8 mai 2008 à 22:01

aimez moi pour ce que je représente ou aimez moi pour ce que je chante et compose, cruel dilemme, avons nous envie de connaître et de pénétrer la personnalité de nos rockeurs favoris? J’ai envie de lui en vouloir bien évidemment mais ce qu’il représente dans ma jeunesse comme aura biaise mon jugement! il se repenti et mieux vaut accepter un processus ineluctable et pas forcément négatif pour l’économie du disque que de vendre son âme au diable ce qui serait le comble suprême pour metallica!

4 Billy HP

13 mai 2008 à 8:32

A la question “avons nous envie de pénétrer la personnalité de nos rockeurs” je ne peux que répondre en lieu et place de l’expressway : bien sûr, car c’est le seul moyen de comprendre une oeuvre, mais à l’évidence il n’est pas nécessaire - on ne le redira jamais assez - de comprendre une musique pour l’apprécier.

Pour le reste il est évident que montrer du doigt ne sert à rien, et que Metallica ne sera pas le seul à retourner sa veste ; c’est ainsi que va le marché et l’histoire. Un jour on a compté ceux qui avait troqué leur acoustique pour une électrique. Aujourd’hui c’est ça ; demain ce sera autre chose.
Justement, il y en aura d’autres à faire leur “Metallica”, il y en aura d’autres…

5 Fred

13 mai 2008 à 21:55

J’avais oublié cet épisode, mais je me souviens d’un épisode de south park avec Kirk Hammet faisant la morale parce qu’il a du vendre sa piscine…

6 Billy HP

13 mai 2008 à 22:01

Le pauvre en effet. Alors que Ulrich a déjà du vendre toute sa collection d’art, on peut les plaindre…

Dieux merci (ce pluriel concerne les dieux du métal, cela va sans dire), il reste un roadster ou deux à James.
Ouf, sauvés !

7 buckshotgwen

17 mai 2008 à 12:25

Pauvres (mais pas trop) Metallica, je n’apprécie pas assez leur musique pour quantifier l’impact de leur croisade anti napster sur leur carrière et sur la vente de leurs albums. En revanche, je me dis que la geste d’un groupe de metal qui s’en prend aux kids est forcément suicidaire d’une certaine manière.

Même si tout le monde flippait plus ou moins à l’idée de ne plus jamais vendre un disque - l’heure n’était pas encore à la substitution avec les tournées - comment concilier une musique sensée symboliser le refus de l’ordre avec la protection de son compte en banque ?

Au final, leur revirement récent me semble presque pire… Lutter contre le digital et revendiquer les galettes, voilà une position qui aurait présenté une sacrée audace de nos jours !

8 Billy HP

17 mai 2008 à 15:08

Bien qu’intéressant, je serais tenté de modérer vos propos cher Bucky (si vous le permettez) :

“s’en prend aux kids” -> c’est un peu un cliché de penser que les téléchargeurs sont des kids, un peu geek, et (cliché quand tu nous tiens) anarchistes. Nombre d’adultes (!) reconnaissent télécharger pour leur famille (parents pas geek du tout du tout, du type “tu sais pas cliquer René”) ainsi que des professionnels recherchant de la musique pour la connaitre, suivre une actu, diffuser dans un local pro (oui je sais tout cela est illégal), placer sur un site ou blog etc…

“comment concilier une musique sensée symboliser le refus de l’ordre avec la protection de son compte en banque” -> la question (si on lui ôte tout sous-entendu sur l’idée que la protection du compte en banque est conséquente de la richesse de son propriétaire) est toujours vraie aujourd’hui, et il est flagrant qu’elle travaille d’autant plus ceux qui sont par nature plus des comptes bancaires que des créateurs de musiques : l’industrie du disque.

“Lutter contre le digital et revendiquer les galettes” -> audacieux oui, mais finalement obsolète non ? Faut il être à contre-courant juste par esprit de provoc ? Personnelement je préfère ce revirement, même s’il mérite qu’on l’épingle un peu, et qu’il y en aura d’autres d’ici peu. Garantis !

9 buckshotgwen

19 mai 2008 à 15:49

“Bucky” juste : :-) !

Sur le fait de s’en prendre au kids… c’était effectivement une généralité (donc réductrice) mais qui s’inscrivait dans le contexte d’une époque où les napster/audiogalaxy ou autres soulseek étaient effectivement plus une affaire de geeks et de kids (voire les deux en même temps). Du moins au début. Sinon pourquoi autant de retard à l’allumage de la part des majors et des artistes ?

En 2000, myspace, les blogs et tutti quanti étaient un spermatozoïde n’ayant pas encore fécondé le fameux web 2.0. Il n’y a qu’à se souvenir du taux de pénétration (métaphore) d’internet et du haut débit dans les foyers français alors que ces “outils” étaient créés par et pour des étudiants d’universités américaines entre autres.

Pas d’anarchie là-dedans mais l’affirmation d’un usage (la musique au format numérique) auquel l’industrie du disque ne voulait pas croire (idem pour le cinéma). Après quand Femme Actuelle a commencé à faire des dossiers sur comment télécharger sur Napster… Oui on peut dire que les carottes étaient cuites pour Metallica et les autres.

Pour ce qui est de la provoc à deux balles, je suis ok. On ne peut pas aller contre la dématérialisation. Perso, je préfère(ais) quand même acheter des disques et j’ai du mal à avaler ce fameux revirement de la part de Metallica (et d’autres) car leur position initiale a permis de stigmatiser un débat - le piratage - sur de mauvais fondements pendant des années. Moralité, et c’était surtout ça qui m’intéressait, les “grands” groupes comme U2 et Metallica vivent aujourd’hui davantage des tournées que de leur création musicale. That’s a shame surtout pour leurs auditeurs…

PS : merci pour le débat, c’est toujours un plaisir de s’exprimer sur vos articles.

10 Billy HP

19 mai 2008 à 16:10

Et bien voilà une argumentation parfaitement claire. Et là pour le coup, je n’ai plus rien à redire !
Merci Bucky.
Reviens quand tu veux t’écharper ici ;)

Billy HP

11 Bestor Nurma

1 juillet 2008 à 10:01

Très bon article, merci de l’avoir linké depuis Gonzaï.

12 Billy HP

1 juillet 2008 à 10:09

Pas de quoi. Il me semblait utile là-bas de ne pas recopié ce que j’avais déjà explicité ici.
Merci beaucoup d’avoir pris le temps de suivre le link. Et du compliment.

Une question toutefois, vous arrive-t-il encore de chantonner “La passionata” en lisant l’expressway ?

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