Les bons sentiments font-ils toujours de mauvaises chansons ?
Le mois dernier, R.E.M. évoquait la sexualité de ses membres afin "d'aider les jeunes à vivre leur sexualité", pendant que Radiohead équipait son nouvel extrait d'In Rainbows d'un clip militant sur MTV. Le rock a toujours été un moyen d'expression pour les écorchés de toutes générations. Mais avec la médiatisation, de nombreux groupes ont commencé à confondre les micros des médias avec ceux des concerts, et à utiliser leur popularité pour faire connaitre leur opinion.
Aujourd'hui mon public, demain le monde.
Depuis le début de l'année, Radiohead s'active. Après avoir fait prendre conscience de la fonte des glaces dans Kid A, le groupe a incité son public au covoiturage, applaudi les vélib, lancé des analyses et des audits sur le gaspillage énergétique que représente une tournée d'un groupe de rock, et interviewé le maire de Londres pour le compte du Observer Magazine1. Et au début du mois, ils ont remis ça en s'attaquant cette fois au problème de l'exploitation des enfants en Asie : les écolos de Oxford se sont en effet associés au programme EXIT (End eXploitation and Trafficking) pour diffuser le clip du single All I Need. En plus de stands d'information/recrutement à ses concerts, le résultat est une vidéo plutôt quelconque montrant la différence (qui en aurait douté) entre l'existence d'un de ces bambins-là et un petit occidental, bien portant, merci. Reste la musique de Radiohead qui n'a nul besoin d'un tel coup de pub, et fonctionnerait aussi bien en bande son d'un épisode de Lost que d'une pub pour (tiens) des chaussures.
Dans le même élan Eddie Vedder, le chanteur de Pearl Jam, dispute régulièrement le respect des animaux et de la planète, et mélange la promo de sa participation à la B.O. du film Body Of War avec de l'activisme anti-guerre en Irak. R.E.M. de son côté a toujours agi en utilisant son image2 pour rassembler
des fonds ou faire parler de grandes causes, allant du féminisme à la sauvegarde de la forêt amazonienne en passant par des campagnes de paix sur touts les conflits du globe au gré de l'actualité. En 2004, les Atheniens du rock firent même quasiment campagne à la place de John Kerry. Plus proche de nous, tandis que Roger Waters parachutait des tracts pour Barack Obama sur Coachella, Arcade Fire jouait gratuitement pour ce dernier à l'autre bout des Etats Unis.
Nul ne peut contester les causes défendues, ni l'efficacité de la prise de parole de ces artistes. Quel rocker a déjà milité pour l'esclavagisme, le machisme, ou le droit de cuisiner du panda tranquille ? Reste néanmoins un goût étrange dans la bouche. Est-ce bien là leur fonction ?
Autant on s'était habitué à ce que des groupes populaires usent (de) leur image et leur voix au travers des majors qui leur offrent une telle notoriété pour toucher le grand public, que ce fut le cas pour U2, Phil Collins, Michael Jackson, Coldplay et consorts. Mais des artistes indépendants ? Après avoir mis des années à être connu d'un public qui ne les écoute peut-être même pas, et bénéficier d'une écoute, d'une aura ou d'une présence médiatique, des groupes qui divisent l'opinion prennent la parole et donnent des leçons. Puisque les sentiments invoqués sont les bons, et que le poids des artiste sur ces causes est flagrant3, reste à s'interroger sur la légitimité d'un tel acte. Les groupes qui s'engagent perdent-ils en qualité et gagnent-ils en médiatisation ?
Pour la première question, il semble difficile de critiquer Lucky de Radiohead qui servit pour Help!, l'album d'aide aux enfants de Bosnie, et si Green (l'abum écolo de R.EM.) est discutable, Out Of Time, avec ses Shiny Happy People et Loosing My Religion, l'est bien moins. Pourtant à terme, ne risque-t-on pas de se lasser de cette attitude ? Comme on décroche de la musique de Doherty, écœuré d'entendre parler de ses histoires d'addiction, ne craint-on pas un jour de remiser Radiohead au rayon des disques de charité ? N'est-ce pas déjà ce qui a tué Coldplay ?
A l'inverse, le militantisme peut-il aider un groupe à sortir de l'underground ? Peut être.
Le Live Aid de 2007 accueillit Bloc Party et Linkin Park alors que, malgré une excellente rotation radio, ni l'un ni l'autre n'appartenaient au mainstream. Alors si un tel évènement s'ouvre de la sorte aux groupes alternatifs, certains y verront une filière à exploiter. Le succès de Coldplay est autant dû à ses compositions qu'à ses interventions médiatiques, dès le début, en faveur du commerce équitable et d'Amnesty International, faisant de son chanteur un gendre idéal plus que le représentant du sex, drugs & rock'n'roll traditionnel.
Alors à une époque où le succès se forge en amont, se concrétise à la signature mais se construit bien plus tôt en manipulant au mieux les outils de communication disponibles (myspace, facebook personnalisé, téléchargement financé par la publicité…), nul doute que bientôt, des artistes s'afficheront avec des associations caritatives. Comme de vulgaires multinationales.
- Le supplément du dimanche du quotiend Guardian. En l'occurrence c'était à l'occasion d'un numéro spécial sur les changement climatiques. [retour]
- Durement conservée libre de toute influence éditoriale ou commerciale au prix de négociations avec leur label (IRS) puis major (Warner Bros). [retour]
- Oui, le moment où l'on parle le plus des démunis en France est bien la période où les Enfoirés sont en tournée… C'est dire. [retour]
28 mai 2008 à 11:52
Beau décryptage Billy ! Je réfléchissais autour de ce thème y’a peu en chroniquant le dernier Coldplay et en me demandant finalement qui de Coldplay ou de Radiohead était le groupe le plus engagé…
28 mai 2008 à 12:01
Oui il y a un peu de cette course à l’armement biologique (puisque lacrymal).
Mais en dehors de “c’est-moi-le-plus-altruiste”, qui finalement est (un peu) ridicule mais foncièrement utile, je m’inquiète pour la musique.
R.E.M. pour le jeune public est exactement comparable à U2 puisque leur com’ est la même, alors que derrière il y a un des premiers groupes indépendant à avoir atteint le grand public. Et vraiment Coldplay est tombé là dedans, dénaturant pour beaucoup sa musique en devenant une sorte de grand frère politically correct pour vous aider à faire le bien autour de vous. Donc i lserait dommage qu’une certaine musique puisse pâtir de cette stratégie de com’ qui foncièrement est bénéfique.
Et tout à fait honnêtement et égoïstement, je ne voudrais pas me lasser un jour de Radiohead…
Merci Sylvain.
30 mai 2008 à 21:23
“Culture : ensemble des éléments distinguant une société, un groupe social, d’une autre société, d’un autre groupe.
Contre-culture : ensemble de manifestations culturelles allant dans un sens inverse de la culture établie et dominante.”
La n’est-elle pas la fameuse distinction de Bourdieu? L’art de marquer sa différence politique, sociale, économique? Le rock n’est il pas la preuve tel un totem que l’on existe, différents? loin de l’uniformisation et finalement appartenant à la contre culture mais bien sûr pas aculturés mais contre cultivés, loquaces, clairvoyants ou rockulturés? Nous sommes tous des marins dotés du libre arbitre, le rock n’est qu’un phare, un peu rouillé et écorché mais notre lumière…Les artistes rock à leur niveaux sont tous des petites pierres dans la construction de la bâtisse transgressive.
16 juin 2008 à 15:53
Totu cela est bien dit, une fois encore. Faire la différence (et la rappeler) entre aculture et contre-culture pouvait être utile à certains, merci de l’avoir fait pour nous.
Mais je pense qu’on peut pousser tout cela plus loin. S’interroger si le rock est toujours une contre-culture.
En devenant une nébuleuse de courants (ici décris du mieux que nous le pouvons), de philosophies et de look (stigmate visible de l’appartenance à une sous-culture), etc, il me semble que la culture rock - pour peu qu’elle est jamais existé (ce que je crois, toutefois) - se soit gentiment élevé au niveau de simple sous-culture. Plus rien d’opposé là-dedans. Plutôt consensuel même, voire ‘vendeur’.
réjouissons nous de ne plus être montré du doigt pour des cheveux longs ou un jean. Pleurons une minute la disparition d’une certaine identité. Et soulignons encore que le rock ne peut que renaître tel un phénix de cuir noir.
Pour ceux que ce débat à portée sociologique ennui se sente à l’aise de passer sur un site plus consensuel… et revenir nous voir plus tard.