Le Rock est-il encore simplement une musique ?
JG Ballard, l'auteur de Crash, disait il y a quelques années que les français avaient fait une grave erreur qui faisait d'eux les plus dangereux des conducteurs. Ils avaient intégré à leur conduite (routière) de l'orgueil et des pulsions refoulés. Des frustrés qui confondent le code de la route avec une rivalité sexuelle. Un simple ensemble de codes. Transformé en défouloir subconscient.
N'aurions nous pas aujourd'hui la même approche du rock ?
Cela a l'air absurde mais quand on dresse la liste des exigences qui va suivre on peut s'interroger sur l'éventualité d'une telle déviance. N'avons nous pas en fin de compte trop injecté de refoulé, d'attentes, de symboles et de valeurs (au sens sociologique1) à cette simple musique ?
Au départ trois ou quatre accords et des paroles suggestives à l'intention d'une jeunesse qui se sentait étriquée, et aujourd'hui on réclame, calcule et déchiffre…
Car il apparait que des points de vue commercial, marketing et artistique, nous imposons nos attentes :
On attend d'un groupe qu'il sorte un album tous les 2 ans. Que celui-ci fasse 12 plages, peu importe la durée ou la qualité de celles-ci et qu'il contienne au moins un single. On réclame un livret avec des photos du groupe, et des paroles à l'intérieur. Comme si la musique ne se suffisait pas. On réclame un single, qu'il soit "populaire" pour passer à la radio. Qu'il soit aussi porteur d'émotion et d'originalité mais qu'il garde une trame simple et dansante. Un anatole2 sera parfait.
On attend d'un groupe que ses membres se prêtent au jeu de la promo et des interviews, fussent-elles destinées à parler d'eux et non de leur musique. On veut voir le groupe en live, soutenir son dernier album mais également jouer les anciens titres. Qu'il soit en forme chaque soir et se dépasse tout en ayant une vie rock'n'roll,
ponctuée d'abus dans lesquels nous pourrions nous transférer.
On exige qu'un groupe devienne meilleur à chaque album, l'échec n'est que rarement pardonné, et souvent trop tard. On veut qu'il soit soudé par devers tout, nonobstant la réalité de ce microcosme social compliqué qu'est un groupe de rock. Ah oui, on aimerait bien aussi qu'il fasse une belle carrière, mais qu'il se sépare au fait de sa gloire, ou que ses membres meurent jeunes s'il vous plait.
Voilà en gros ce à quoi on assiste quand on regarde en face le comportement des consommateurs du rock. Bien sûr personne ne cumule toutes ces attentes et aucun d'entre nous n'a conscience d'en avoir. Mais il est évident que c'est le travail de l'industrie de la musique que de suivre attentivement ces détails et de les répercuter. Et ces préjugés ont fini par congestionner le marché du disque et rendre impossible l'éclosion de nouveaux groupes au grand public, puisqu'ils ne seront jamais signés dans un tel marasme.
Ainsi on a exigé que les français chantent en français, quand bien même le rock était une culture d'inspiration américaine ou britannique. On a attendu de chaque groupe belge d'être un nouveau dEUS, comme si c'était le seul rock que la Belgique3 pouvait produire, négligeant des Girls In Hawaii, Blonde Redhead et Hollywood Porn Stars.
On a exigé de Depeche Mode de refaire un Just Can't Get Enough et un Popular pour Nada Surf. On a exigé de Nirvana de polir son son4 et de Sonic Youth de raccourcir ses bridges bruitistes pour qu'ils puissent vendre plus.
On a considéré que chaque album de Radiohead devait être un nouveau Ok Computer. Absurde. Combien de groupes ont deux fois renversé le monde ? Et n'est-ce pas sous estimer Kid A, révélateur de l'electronica à un public surtout amateur de pop rock?
Il existe heureusement une autre voie. Résolument brandie par le courant dit 'underground', ces réflexions gagnent aujourd'hui les mentalités de groupes plus "mainstream", en perdant (à raison) sa rigueur dogmatique. Dans d'autres cadres on ne s'étonne plus de ces choix. David Lynch n'a par exemple jamais donné d'explication sur ses films, et aucune notice ne vous sera jamais distribué à l'entrée des musées d'art contemporain.
Pourtant les clés de la compréhension existent belles et bien ; mais ce n'est pas le travail de l'artiste.
Alors ne nous étonnons plus qu'avec un accès à des techniques différentes, se créent des méthodes différentes. Kaiser Chief annonce vouloir sortir plusieurs mini albums plutôt que d'en enregistrer un seul pendant des mois et le soutenir en tournée pendant un an. Que les Smashing Pumpkins viennent sensiblement de faire la même démarche avec le American Gothic EP5. Que Radiohead upload. Que Daft Punk ne se prête (pratiquement) pas à la promo ni au jeu des photos. Que Supergrass tourne à l'oeil sous un autre nom quand son bassiste est en arrêt. Etc.
Vous attendiez une révolution ? Rien ne dit qu'elle ne se fera pas du côté des artistes au lieu des consommateurs. Et si c'est le cas, alors j'ai l'impression qu'elle est en route.
- C'est à dire un corpus d'idéaux et de normes, pour grossièrement simplifier. [retour]
- Structure de morceau "classique" très populaire dans le jazz des années 30 et les comptines pour enfants, faite de quatre accords en boucle. [retour]
- Quelle Belgique d'ailleurs ? [retour]
- En confiant par exemple la production de Nevermind, premier album réalisé chez Geffen par Butch Vig et Andy Wallace. [retour]
- Sorti le 1er Janvier 2008 (à télécharger) contenant 4 titres enregistrés pendant un break de la tournée 2007 de Zeitgeist avec des titres prévus pour celui-ci. [retour]
22 janvier 2008 à 19:21
Précisons que ce billet est inspiré d’un échange de commentaires sur un article de Parlhot concernant l’album In Rainbows, et un édito de Pascale Ammar-Khodja dans l’Art-vues du 10 Février.
Le propos de cette dernière était, si je peux le résumer ainsi, que la politique actuelle qui hiérarchisait les priorités avait (de fait) relégué la culture en bas de l’échelle. La sécurité, l’emploi, la santé et autant de choses qui fonctionnerait déjà probablement avec une éducation solide et une culture développée. A force de traiter les urgences on en oublie quelque peu de préparer l’avenir. L’art, rappelait-elle enfin, est ce qui enseigne le mieux la tolérance et l’ouverture au reste.
La désormais célèbrissime crise du disque en est le résultat : en ne se préoccupant que de l’immédiat (vendre) on en a oublier que demain, d’autres voudraient également enregistrer. La force de l’actualité est qu’au lieu d’entreprendre une réforme du système, c’est le système lui même qui est en train de se prendre en main.
Le printemps est en avance cette année. Les beaux jours sont arrivés…
24 janvier 2008 à 17:18
Eh oui, eh oui le rock est un objet de consomation, un objet de désir où l’on projète plein de choses… Dès le départ il s’est posé non pas comme une simple musique mais comme un univers, une mythologie, biblique, avec son Jésus Priestley, ses dogmes, ses apôtres, ses commandements, sa vision de l’homme… La voiture aussi est un objet de désir, un “sex symbol”, c’est pour ça que route et rock font bon ménage !