Joy Division - Ce que jouent les ombres 2
Il faut à Warsaw quelques mois de répètes intensives, sous un pub, pour affiner ses créations. Pour trouver son timbre, avant d'entrer en studio une première fois en Juillet 77. Puis une seconde, en Décembre, pour enregistrer un vrai 45 tours cette fois : An Ideal For Living.
Derrière ce titre d’une ironie malsaine1, la maquette 4 titres de « cette vie idéale » est sérieuse et inquiétante. Trop pour un groupe de punk.
Des paroles carrément angoissantes sont clamées sur une rythmique de marche au pas (Leaders Of Men). La réverb’ omniprésente fait penser au contemporain Funtime d’Iggy Pop. La basse est curieusement lourde 2 et pourtant, elle est loin d’être empotée. La guitare rappelle assez le crachouillis façon Asheton des Stooges (sur Failures ou Warsaw) sous les acides de John Cale3.
En fait, c’est du un garage rock ténébreux (pour une fois que le « No Futur » punk a un sens !) avec ce petit quelque chose de plus. Une maturité pas coutumière au punk. Comme ces paroles déclamées plutôt que chantées, à la Jim Morrison (No Love Lost). Ou encore ces textes chargés d’émotion (Leaders of Men vous prend à la gorge en vous remémorant d'obscures uniformes) là où les Pistols y mettaient une haine viscérale.
C’est un regard froid, posé sur un monde pourrissant, qu'offre Curtis…
Et ça, les maisons de disque n’en veulent pas. La maquette reste donc dans les cartons.
D’où le coup de poker de ce ‘Battle of the bands’ d’Avril 78, pour être enfin repéré.
Warsaw a dû se renommer, pour éviter la confusion avec un autre groupe, et devient donc « Joy Division », en hommage au livre House of Dolls4 dans lequel ce terme désigne les prisonnières des camps de la mort que les officiers nazis se gardaient à des fins tortionnaires et sexuelles.
Du ghetto de Varsovie aux camps de concentrations, on ne peut pas dire que Curtis et ses copains jouaient la carte de la joie. Mais tout punks et ivrognes qu’ils étaient, ils croyaient en une esthétique, fut-elle morbide, qui transcendait tout cela. Une imagerie volée à Mallarmé, Baudelaire, mais aussi J.G. Ballard5 et Burroughs6, participant à l’avènement d’une culture néo-romantique7 qui deviendra bientôt le mouvement gothique.
S’il ne fallait en retenir qu’un :
Si les titres de la session de Juillet (Warsaw) montre une énergie bien canalisée, l'époque se veut encore simple et puissante. C'est donc They Walked In Line qui porte en premier les couleurs fanées du An Ideal For Living de l'hiver à venir.
- Ironie qui ressemblera pourtant à celle de Kurt Cobain renommant 'Fecal Matter' (matière fécale), son premier groupe, en 'Nirvana' (état de transcendance parfaite)… [retour]
- Une touche qui sera copiée par Krist Novoselik de Nirvana plus tard. [retour]
- Multi-instrumentiste gallois célèbre pour sa participation au Velvet Underground aux côté de Lou Reed et ses expérimentations hypnotiques ou bruitistes. Devenu par la suite producteur on lui doit sous cette casquette le premier Stooges et Horses de Patty Smith. [retour]
- La Maison des Poupées, de l'écrivain prisonnier juif Ka-tzetnik. [retour]
- Auteur anglais contemporain a qui l’on doit Crash (adapté par Cronenberg). Son œuvre décrit l’inadéquation entre l’apparente sobriété des sociétés humaines et la férocité instinctive de ceux qui les composent. [retour]
- Auteur américain pilier de la Beat Generation qui a beaucoup fait pour la déconstruction du récit. [retour]
- A la même époque, Siouxsie & The Banshee jouent un punk morbide et désarticulé avec un décorum de film situationniste allemand, et The Stranglers sortent Black&White, troquant le punk pour quelque chose de plus triste. [retour]
- 26 avril 2007
- Chroniques
- Tags : coldwave, doors, garage rock, gothique, iggy pop, john cale, joy division, nirvana, punk, siouxie, stooges, warsaw



1 sylvain jourdan
23 juin 2010 à 16:58IL est vrai que la musique de Joy Division n’est pas morbide… (rires) Plus sérieusement,
Siouxsie & the Banshees sont passés au post-punk dès juillet 1977 avec l’arrivée du guitariste John McKay. En novembre 1977, ils ont enregistré leur premier Peel Session et leur premier LP est sorti un an plus tard… Leur musique est dark mais certainement pas plus morbide que celle de Joy Division.