Joy Division - Ce que jouent les ombres 1
Pas facile de chanter juste quant on a passé la nuit à attendre en picolant et que les lueurs de l’aube se lèvent à peine.
Avril 1978. Le Stiff Records test, une sorte de tremplin rock à Manchester, accueille la fine fleur des groupes de punk locaux. Parmi eux, Joy Division attend d’en découdre depuis plus de 5 heures.
Dans le public, Tony Wilson, le journaliste le plus secoué de Granada TV1.
Au milieu de la nuit, Ian Curtis, jeune homme en trench-coat et coupe de cheveux proprette, s’approche de lui et lui dit qu’il est le dernier des cons s’il ne les fait pas passer à la télé. A la fin du set, Tony ne peut qu’approuver.
Pas fatigués pour deux sous, ils avaient mis toute leur énergie en branle. Une basse 6 cordes dominante, une batterie mélodique qui fait passer le punk pour du krautrock2, et par-dessus le tout ce garçon qui chante de sa voix de baryton comme si David Bowie reprenait les Ramones. Et la guitare ? Quelle guitare ? Ce bruit perturbant qui chatouille les oreilles dans le fond ? Plutôt de la saturation pure qu’une vraie partie de guitare.

Les quatre garçons s’étaient associés suite au passage d’une tornade nommée 'Anarchy in UK Tour' en Juin 76 à Manchester. Ce soir là, on se bat dans la foule autant qu’on y danse, et c’est le même cinéma sur scène. Ian Curtis connaît bien Pete Shelley, leader des tout jeunes Buzzcocks3 qui assurent la première partie. Il rencontre par contre Bernard Dicken et Peter Hook venus voir ce qu’étaient vraiment les Sex Pistols. Un mois plus tard ils montent leur groupe !
En parallèle d'un job d'assistant social, Ian bosse alors dans un magasin de disque (où il écoute Kraftwerk, Bowie, et les Stooges) et écrit des poèmes ; Bernard a une guitare ; Hooky n’a plus qu’à s’acheter une basse. Leur pote Terry Mason occupera d’abord la place de batteur, pas bien exigeante en ces temps de punk.
Rapidement, il cèdera sa place pour devenir le manager du groupe (d’abord nommé Stiff Kitten4, sur les conseils de Pete Shelley, avant de devenir Warsaw en hommage à une chanson de David Bowie5). Les batteurs se succèdent au portillon6 avant de trouver en Stephen Morris la pièce manquante du puzzle. L’osmose est perceptible. Décalé et métronomique. Au point de se demander si c’est bien lui qui joue ou une boite à rythmes.
Emballé, c’est pesé.
S’il ne fallait en retenir qu’un :
Des toutes premières répètes ne reste pas grand chose. Le pirate des demos de Warsaw, sorti tardivement, présente éventuellement un intérêt chez le très basic-punk At A Later date mais ne basez pas trop d'espoirs là dessus…
- Chaîne régionale privée du Nord de l’Angleterre connue pour ses émissions populaires dont Coronation Street reste la plus célèbre. [retour]
- Style de rock progressif surtout allemand caractérisé par l’utilisation ambiante de synthétiseurs, de machines électronique et d’une batterie déliée et mélodique plutôt que rythmique (rendue populaire par Peter Gabriel sur ses premiers albums solo). L’exemple le plus respecté est le groupe Can. [retour]
- Groupe punk de Manchester qui mélangea le punk émergent avec la tradition pop britannique, avec succès. [retour]
- Litt. "Chats Crevés"… [retour]
- En fait Warszawa (en polonais, Varsovie) sur l’album Low, fait en coopération avec Brian Eno. [retour]
- Ian allant jusqu’à dégager le dernier de sa voiture parce qu’il essayait de le débaucher. [retour]
- 19 avril 2007
- Chroniques
- Tags : buzzcocks, coldwave, david bowie, ian curtis, joy division, punk, sex pistols, the stooges, warsaw



1 Jef (20six)
25 janvier 2011 à 23:11sur mon blog, 36000 tourbillons de la vie, j’avais déposé la note “exaltation joy divisionnesque”
http://jean-francois-jef.20six.fr/jean-francois-jef/art/29653827/exaltation-joy-divisionnesque
dans laquelle j’écrivais ceci
… Control, film sans aucune couleur, entièrement consacré à la brêve vie de Ian Curtis, chanteur et parolier du groupe Joy Division (adulé par absolument tous les gothiques que j’ai connus, tous les punks que j’ai connus et par des millions d’autres personnes, cela alors que ce groupe ne s’était jamais revendiqué gothique ou keupon). Selon moi, Joy Division a créé les plus tristes, les + syncopées et les moins clinquantes des musiques belles et les plus belles des musiques tristes, froides, syncopées et non-clinquantes ; chacun de leurs morceaux offre simultanément diverses aperçus du noir, plusieurs formes et teintes de gris et du blanc aveuglant, chacune de leurs chansons est à la fois obscurité, pénombre et pure lumière blanche intense ; systématiquement dans chaque couplet, dans chaque refrain, Ian Curtis, le chanteur semble tellement offrir une telle magnificence lancinante, si mélancoliquement et mélodieusement haletante que l’on imagine qu’il déployait d’immenses efforts pour repousser encore un peu son suicide qu’il avait probablement déjà décidé mais qu’il ne voulait accomplir que lorsqu’il aurait enregistré assez de chefs d’oeuvres (de deuil et life mêlés) pour les générations futures (ainsi, je décris Joy Division comme le must d’outre-tombe) ; il nous a légué des chansons d’une incandescence aussi froidement digne à 100 % qu’épidermique à 100 % aussi (il était devenu épileptique, s’était parfois évanoui de façon in-control-ée sur scène et les soubressauts de ses convulsions involontaires le faisaient alors chuter sur la batterie ou les amplis en gigotant inconsciemment).
2 Jef (20six)
25 janvier 2011 à 23:14ainsi que :
Bon, Control, le film, est non-stop chronologique, souvent sobre, souvent pudique mais pas trop, parfois émouvant mais pas dégoulinant, et offre même quelques brefs instants d’humour dans ce contexte mortuaire.
J’étais vendredi dernière à l’avant-première, ici à Marseille (au cinoche Variétés, sur la Caneb, pour ceux qui connaissent) ; avant le début de la projection, je suis entré l’un des premiers dans la salle, je me suis installé au dernier rang et j’ai discrété observé l’arrivée des autres spectateurs ; qu’il soient par 2 ou 3 ou en groupe + large, tous me semblaient mièvres, tous me semblaient médiocres bavards comme je le suis si souvent. Deux heures + tard, ce film Control les a tous transformés en muets pensifs…