Hidden track : Pour quelques secondes de plus… 3

Mais au fait, à quoi bon ce petit jeu ? Depuis quand et à quelles fins s'est-on piqué de planquer des chansons que nombre d'auditeurs n'entendront jamais ?
Histoire de cette chasse aux œufs de Pâques soniques, et de ses artisans.

Le premier hidden track pourrait être Her Majesty des Beatles sur Abbey Road. Ce bref (23 secondes !) "morceau" est en fait un extrait d'une session comprenant plusieurs chansons (dont Mean Mr. Mustard et Polythene Pam), une sorte de lien qui ne fut pas gardé par le groupe mais que la maison de disque choisit de conserver (à ce prix là, on ne jette pas du Beatles) et de coller après l'album, soit après la chanson The End. Abbey Road des Beatles en 1969Définitivement adoubé avec sa réédition en CD, Her Majesty devint un titre à part entière, malgré son absence de début, de fin, et quasiment de milieu !
A moins que l'on ne considère l'infrason et le bruit sans fin connu comme le run-out groove (Inner Groove) qui termine la face B de Sergent PepperQui qu'il en soit, réponse logique de l'époque, les Beach Boys rajoute cette année là à leur Pet Sounds, des aboiements et un sifflement ferroviaire après Caroline No. Et en 1969, la mode est lancée.

Des sifflements, un morceau ? Absurde ? Pas forcément. Effet de studio à la base, les hidden tracks se réduisent parfois à ce simple état. Des résultats de production pure, sans mélodie. Ainsi, Sonic Youth expérimenta plus tard un collage sonore à la fin de Experimental Jet Set Trash And No Star, tandis que Ash clotura 1977 avec un enregistrement de soirée "bières et vomi". Sic(k).

Quoi qu'il en soit, ce sont les premiers bidouillages de studio et l'esprit de marginalité de cette fin des années 60 qui donnèrent vie au principe de morceau caché. Avec l'arrivée de l'ère punk, et malgré une marginalité revendiquée, les plages cachées s'éclipsent en même temps que le travail de studio. Volant bien plus que le droit de placer un morceau sur un disque, c'est la diffusion dans son intégralité qui est accaparée par une profusion de labels (et de groupes). Décennie suivante, les riches en sur-production 80s auraient pu retomber dans ce gadget, mais non ; la main-mise des majors limite ces écarts de conduite.

Il faudra donc attendre le tournant grunge qui, brandissant une culture lo-fi1, récupèrera ce Kurt Cobain en livejouet musical. Ainsi nous avons déjà cité Nirvana, Alice In Chains, Kyuss, mais c'est bien tout le rock independant des années 90 (Pearl Jam quasi systématiquement, Therapy? également, R.EM. de Murmur à Up, tous les Bloodhound Gang, Placebo jusqu'à Black Market Music…) et plus encore un large spectre des groupes de l'époque, des Beastie Boys à Sigur Rós en passant par Beck2

Si cette technique a été généralement négligée dans les hard rock et heavy metal (en dehors de Tool) elle est clairement adoptée par le neo metal3, et la vague skatecore4 qui précéda ce courant, suivit un temps cet exemple5 avant d'être soit signé sur des majors, soit de disparaitre corps et âme (ce qui revient au même). Depuis, cette mode a perduré au travers de certains groupes (dits) garage6 ou d'indie rock7 et ceux qui reprennent à leur compte le son alternatif (Queens Of The Stone Age…).

Fred Durst de Limp Bizkit en liveTerminons ce survol de l'histoire cachée de la musique, en évoquant la "réussite" toute relative de cette stratégie de dissimulation. Quelques rares morceaux seulement ont connu un succès dépassant leur curiosité intrinsèque : citons Train In Vain enregistré et ajouté in extremis par les Clash sur London Calling qui fut régulièrement reprise, et Mr E's Beautiful Blues de Eels cachée par E. à la fin de Daysies For The Galaxies avant que le label n'en sorte un single, et cela sera presque tout. Et notons pour conclure que si c'est souvent le groupe qui enterre son morceau au fond du silence pour berner une maison de disque, il serait parfois bon que ces dernières fasse leur devoir d'éditeur. L'exemple de Look At Your Game Girl sur The Spaghetti Incident? des Guns N' Roses est un cas d'école : composé par le tristement célèbre Charles Manson, le titre aurait dû être retiré des rééditions et ne l'est toujours pas.


  1. Culture plus que courant musical, l'école Lo-Fi (pour Low Fidelity) prône une direction artistique guidée par le dénuement et l'amateurisme (notamment sur les techniques d'enregistrement) pour rendre une certaine authenticité. Par extension ce mouvement va, en rejetant aux techniques de production en vigueur, s'opposer au mercantilisme musical et développer une musique underground, adepte de dissonances et parasites sonores. [retour]
  2. Qui poussa le jeu plus loin en enregistrant des quelques maxis et albums lo-fi en dehors de son contrat avec Geffen, en plus des plages cachées sur une majorité ses albums réguliers (ce qu'il ne fait plus depuis Sea Change). [retour]
  3. Pratiquement tous les albums de Korn ont une plage cachée, de même que Deftones et Limp Bizkit (exception faite de The Unquestionable Truth, et Papa Roach par deux fois. [retour]
  4. Renouveau du punk-rock ancré dans la culture skateboard américaine de la décennie 90. [retour]
  5. Pennywise largement, Offspring sur Smash, Dookie de Green Day, puis Blink-182 et Incubus occasionnellement. [retour]
  6. The Von Bondies sur Lack of Communications. [retour]
  7. Art Brut avait un pregap sur Bang Bang Rock and Roll, et Bloc Party sur chacun de ses albums. [retour]
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1 zewalrus

12 avril 2008 à 10:18

Pet Sounds la même année que Abbey Road ?

2 Billy HP

12 avril 2008 à 13:30

Bon sang c’est pourtant vrai, j’ai laissé passé une telle boulette. Merci de me le faire remarquer, cher morse psychédélique. J’avais initialement découpé le texte de l’article autrement et ce passage Beach Boys-ien s’est retrouvé là haut.
Je rectifie illico. Mea culpa.

3 The Miracle

19 août 2009 à 9:08

Très bel article concernant cette facette de l’industrie du disque de rock trop méconnue.
Pour ma part, ma préférée hidden track reste la version acoustique de “last request” sur l’album du chanteur folk paolo nuttini “these streets”.

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