Depeche Mode : Le temps des constructeurs 5

Personal Jesus. Morceau quasi nihiliste tellement il semble se réduire à l’essentiel : un riff country-blues de guitare électrique secondé par une lourde batterie, la voix placide de Dave noyé dans un écho de pièce close. Du rock finalement. Et pour cause, le Personal Jesus en question était l’expression de Priscilla Presley pour décrire son Elvis de mari.

Le single devient un gigantesque hit, massivement diffusé par MTV et toutes les radios du monde. Bienvenu en 1990.
Si l’album Violator ne fait que 9 titres (dont 4 singles !) chacun porte une ambiance propre : le mythique Enjoy The Silence et ses boucles techno ciselées, la ballade électronique de World in My Eyes, le suave Policy Of Truth, l’ambiant Waiting For The Night… La technique y est primordiale et majestueuse : le mixage est assuré par un grand DJ français1 et l’apport de Flood2 aux manettes tient du pur génie ! La sonorité est douce et ronde, jamais surchargée, évitant soigneusement l’expérimentation hasardeuse (mais au moins le CD n’a pas pris une ride), lui préférant l’introduction épisodique d’intermèdes instrumentaux. LA référence intemporelle.

S’ensuit une épuisante tournée d’un an et demi autour du monde. Le groupe se remixe, Martin et Fletch s’improvisant DJ de temps à autres. Dave se contorsionne sur scène, exhibant ses tatouages, prenant des poses de rocker-boy ou dansant comme un dément. Poussé par la gloire du star-system et une consommation d’alcool notable, il harangue sans cesse le public. Les engueulades deviennent fréquentes, Alan faisant des propositions à Fletcher qui ne seront jamais suivies. La gloire prend son tribut. Rien n’est moins sûr que la continuité du groupe à l’aube de 1992.
Alan recrute un chanteur pour enregistrer le premier album LP de Recoil, Bloodline. Dave déménage pour Los Angeles où il fréquente la scène grunge et rock alternatif (notamment Jane’s Addiction). Il ajoute à la boisson une lourde consommation de psychotropes. Les rapports internes sont désormais quasi-inexistants et lorsque Martin contacte Dave pour lui proposer ses nouvelles démos celui-ci refuse tout net de refaire « de la dance ». Il faudra qu’Andrew insiste et lui envoi les maquettes pour qu’il reconnaisse que la nouvelle direction du groupe en vaut la peine. Emballé par le style plus rock que jamais, Dave les rejoint en studio à Madrid.

Songs Of Faith And Devotion suit donc en Mars 1993 et fournit l’occasion de changements radicaux : Martin passe plus de temps la Gibson à la main que derrière un clavier, Fletch engage des choristes de soul pour coller au gospel Condemnation, un orchestre de chambre pour One Caress et des cornemuses pour Judas, Dave se laisse pousser barbe et cheveux longs et joue occasionnellement de la guitare et Alan joue de la batterie sur scène ! Au fond du studio, Flood ne comprend plus. La sensation qu’ils ne savent plus où ils vont l’envahit.
Pourtant l’album est très bon. Tantôt noisy (l’intro guitare criarde d’I Feel You, les larsens de Rush), tantôt délicat (l’intimiste Judas et la précaution de One Caress). Les boucles sont plus spatiales encore, parfois sourdes (le magistral In Your Room, la lente montée de puissance de Higher Love), d’autres fois recoupant des beat house (Walking In My Shoes, comme un funk ralenti). Ce rapprochement des musiques noires influencera les évolutions futures de la techno (on pressent l'arrivée imminente du trip hop) de même que l’alternance de rythmiques sombres et enjouées (Rush). Songs Of Faith And Devotion est étonnamment précis et beau… pour un groupe au bord du split.

S'il ne fallait en retenir qu'un :

Avec Enjoy The Silence, dM devient porteur d'une nouvelle manière de faire du rock. L'electro rock s'en nourrira tout au long des 90's avant que Radiohead arrive et n'en redéfinisse les contour.

[La suite est par là]


  1. François Kevorkian, producteur, DJ et directeur artistique. Pionnier de la techno il devient célèbre pour son travail avec Eurythmics et The Cure et sera récupéré par Kraftwerk au milieu des 80’s. [retour]
  2. Producteur anglais du mouvement post punk de la fin des 70’s (notamment New Order, Soft Cell, et les sombrissimes Cabaret Voltaire) célèbre pour ses collaborations sur des grands projets rock tels que Zooropa de U2, le double Mellon Collie and the Infinite Sadness des Smashing Pumpkins, To Bring You My Love pour P.J. Harvey, et le premier N.I.N. Pretty Hate Machine. [retour]
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