Depeche Mode : Le temps des constructeurs 4
Black. Black Celebration débarque un mois plus tard. L’album s’ouvre sur le titre éponyme, véritable discours sectaire positiviste clamé par Dave. La maturité de sa voix, son aplomb, le flot contenu et appuyé comme un revolver contre un front, tout y donne l’impression de maîtrise.
Des claviers au ton choisi et contrôlé dans ses moindres caractéristiques (durée, gain, écho et delay…) et des échantillons bizarres qui jaillissent au doigt et à l’œil (speech en russe, bruit de moteur, larsen…) s’enchaînent sans répit. Nous sommes à genoux face à un monument cyclopéen. Absolu. Intouchable. La lourde rythmique ressemble plus à une batterie qu’auparavant, comme ces toms basses et grosse caisse décousus dans A Question Of Time rappellent Joy Division, ou la caisse claire façon New Order sur Black Celebration. Si les compositions de Martin n’ont rien perdu, l’album est avant toutmarqué par le travail de fond d’Alan.
Pourtant, toute la production n’arrivera pas à chasser l’idée que ce disque est un peu surchargé, comme si on avait arrêté le mixage avant d’avoir choisi le ton de l’album. Et c’est là l’état de Martin. Il s’offre le luxe de chanter seul 4 titres sur 12, monte sur scène avec une guitare demi-caisse façon Chuck Berry pour casser le cliché « synthétiseur », et continue malgré tout à s’habiller de latex ou de chaînes…
C’est dans ce sens qu’Andy fait appel au photographe Anton Corbijn qui avait travaillé avec Joy Division, pour lui confier leur image. Pendant 20 ans il réalisera leurs pochettes et leurs clips dans lesquels David assumera enfin le premier rôle qu’il endosse chaque soir sur scène, maniant les foules en costume ou luisant de sueur en maillot de corps.
Regrettant de n’être que relégué en b-sides, Alan Wilder enregistre et sort cette année un mini EP (1+2) sous le nom « Recoil », avant de retrouver ses amis en studio à Paris. Alors que la toute jeune scène techno cite régulièrement Depeche Mode comme influence majeure (et acclame leur capacité à se remixer), ceux-ci travaillent encore à apaiser leur son.
Music For The Masses1 se pose donc majestueusement en Septembre 87. Utilisant au mieux les avantages du support CD, l’album démontre une vraie profondeur autant qu’il semble taillé pour le live avec ses vagues de violons, sa guitare blues-rock en arpèges (pas ces petits accords disco qu’on entend alors partout), sa basse bien ronde qui bat la mesure… La force épique inégalée de Never Let Me Down Again, ce combat d’une guitare électrique qui délire sous une fièvre nommée flanger contre une armée de violoncelles furieux. David en crooner sur l’efficace Strangelove et sa basse funky. Les poils se dressent sur Sacred et Things You Said dès que les voix s‘accordent.
Et si le ton devient effectivement plus pop, l’expérimentation n’étant plus aussi primordiale, le travail fait avec David Bascombe2 reste assez sombre (To Have And To Hold, l’introspectif I Want You Now). Et l’album se clôture sur l’angoissant instrumental Pimpf aux montées fascistes qui rappelle que l’engouement des « masses » n’a jamais été que bénéfique.
Ce sera aussi le cas ici…
Alors que sortent de partout des hits orphelins (Début de soirée, Peter & Sloane, A-Ha, Bros…), dM part en tournée d’une centaine de date, avec un succès étourdissant en Amérique. La tournée sera immortalisée en vidéo et un live pour le 101ème concert en Juin au Rose Bowl de Pasadena (Californie) où Dave Gahan hurlera de tous ses poumons devant plus de 75 000 personnes ! Comme si une secte de la taille d’une ville s’était déplacée en habits noirs et coupes de cheveux improbables pour flatter les égos de leurs idoles. Le groupe surnomme depuis lors ses fans « The Black Swarm » : l’essaim noir.
La vidéo et le double live tous deux nommés 1013 sortent courant 1989. La même année sort un side-project de Martin L. Gore nommé Counterfeit4 et le second EP de Recoil, plus sombre encore, Hydrologie. De son côté Dave s’intéresse surtout à la montée de la scène underground. La House révolutionne les clubs londoniens et le rock alternatif jaillit des grandes villes américaines. Dans un monde en pleine évolution, les quatre britanniques semblent se taire.
Fin août 89 éclate un rappel à l’ordre : « Reach out and touch faith ! »
S'il ne fallait en retenir qu'un :Sans hésitation, Never Let Me Down Again est une telle bourrasque dans chacune de ses versions live, qu'on ne peut y être insensible. Vous êtes transporté, couché sur le dos, par un million de bras tatoués, jusqu'au sommet. A voté !
- Litt. « Musique pour les masses ». Ce clin d’œil communiste est avant tout une boutade du groupe qui s’étonnait de son récent succès outre atlantique. Curieusement, la blague fut très mal prise par la presse. [retour]
- Producteur notamment de Peter Gabriel et Tears For Fear. [retour]
- Le groupe aurait préféré l’appeler Mass pour la consonance avec le mot Messe au vu de l’idolâtrie des fans. [retour]
- Litt. : Contrefaçons. L’album est en effet une série de reprises et remixes électroniques de tubes des années 70. [retour]
- 19 février 2007
- Chroniques
- Tags : anton corbijn, depeche mode, new wave


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