Beautiful Freak : La science des (mauvais) rêves 2
Le rock alternatif se porte donc bien. Presque trop en fait.
On étouffe un peu sous les tartines de distorsion bon marché et les solos wahwah en manque d'imagination. Et alors qu'on attendait plus rien des majors c'est l'une d'elle qui a attrapé le gros poisson éclectique.
Immédiatement signé par le tout-juste-créé DreamWorks Records1, Eels réunit autour (voir sous les ordres) de E, un batteur trip-hop et un bassiste sonnant entre soul et jazzy, pour des chansons d'une fragilité touchante. Beautiful Freak2 aborde nombre de thèmes douloureux de la vie quotidienne (Susan's House), le droit à la différence (le coup de gueule de Mental) et le sentiment d'indifférence (la plainte Guest List). La sincérité, qu'elle soit carillonante sur My Beloved Monster ou pudique sur Spunky, est d'une dignité irrésistible.
Forçant sur sa voix comme un oisillon sur sa coquille d'oeuf, E se rapproche des ballades de son idole Tom Waits3 et balance les aveux : "Beautiful Freak, c'était un peu écrire pour calmer l'adolescent souffrant au fond de moi". Ce qu'on ressent autant sur les grands renforts de guitare lo-fi psychothérapiques (Not Ready Yet et le hit de l'époque Novocaine For The Soul) que sur les folks prudents où E, planqué derrière son orgue wurlitzer, évoque sa soeur dérangée ou sa famille troublée (Your Lucky Day In Hell). Oscillant en permanence entre le rock théâtral d'un cirque ambulant et un cocktail jazzy sophistiqué, il règle ses comptes avec ses démons, avec le succès qu'on connaît.
Il a fallu quelques années pour se rendre compte que quelque chose s'était alors passé : Eels venait de dépoussiérer un certain rock bien américain en le teintant d'expérimentations bizarres et de samples ; exactement ce que faisait alors Beck sur le country blues, Garbage sur le rock indie, et Radiohead sur le rock alternatif.
Mais Eels ne trouva pas le même succès que tous ceux-ci.
Le public fuira l'album suivant4 jugé trop déprimant. Et pour cause, E. venait de perdre sa soeur (suicidée) et sa mère entrait en phase terminal d'un cancer du poumon.
"Je ne pourrais pas faire d'album plus positif que Electro Shock Blues." rembarrait-il. "Le message qui y est caché ? Profitez de tous les moments de votre vie. Ce sont peut être les seuls que vous aurez jamais."
Ainsi, Eels rejoignait ces artistes qui luisent dans le noir d'une lueur d'espoir fragile mais tenace. Celle qui illumine la chambre des enfants qui craignent de dormir et de rater ne serait-ce qu'une seconde de leur vie.
- Label que l'on doit à David Geffen (fondateur du label Geffen records à qui on doit les succès de Nirvana, Guns'n'Roses, Garbage, Beck, Aerosmith, et une poignée d'autres), Jeffrey Katzenberg (ex PDG de Walt Disney Co.) et Steven Spielberg (réalisateur producteur de blockbusters de notoriété publique. [retour]
- Litt. "Jolie monstre". [retour]
- Avec qui E finira par collaborer sur son dernier (double) album Blinking Lights and Other Revelations. [retour]
- Le très vintage Electro Shock Blues sorti en 1998, comportant l'excellent single Last Stop : This Town et l'étrange Cancer For The Cure. [retour]



1 billy hp
23 juillet 2007 à 18:15Un autre bon live de cette chanson (et des vidéo de l’époque, il n’y en a pas tant) à cette adresse :
http://www.dailymotion.com/video/x1ukvy_novocaine-for-the-soul-eels_music
enjoy !
Billy HP