Beautiful Freak : La science des (mauvais) rêves 1

Imaginez un enfant américain quelconque. Imaginez-le élevé par un physicien, ponte de la mécanique quantique à qui on doit la théorie des mondes multiples. Imaginez sa jeunesse terne dans l'ombre de ce père qui avait échangé des lettres avec Albert Einstein sur les fondations de l'univers.
Imaginez-le espérer, lui aussi, en d'autres mondes, d'autres vies, et pourquoi pas une carrière originale aux manettes d'un groupe surprenant nommé Eels…

Assis sur le plancher, Mark Oliver Everett est fasciné par les ballades saumâtres de Neil Young qui s'échappent de la chambre de sa sœur. A six ans, il achète dans un vide-grenier un kit de batterie qui retentira dans sa chambre pour les dix années à venir, avant de découvrir la guitare de son aînée et le piano familial comme d'autres ont découvert l'Amérique. Un fin rayon de soleil traverse quelques nuages gris tergal.E acoustic 96

Le professeur Hugh Everett achève à tout juste cinquante-deux ans sa théorie en s'en allant visiter un autre monde, une cigarette blonde de trop aux lèvres, devant les yeux de son fils. La vie de Mark E. se réduit soudainement à une seule dimension : écrire et enregistrer un maximum de chansons sur son quatre pistes. Seul, il ingurgite tous les disques qui lui passent sous la main, expérimente quantité d'instruments (et d'autres objets plus incongrus dont radiateur, boîtes et fer, jouets en plastique…), compose avec tout cela et enregistre, enregistre et enregistre encore…

1990-95, pour tout le monde c'est le retour du gros rock, le pied rivé à l'overdrive et les amplis Marshall crachant des flammes. Responsable de ce chahut, la vague grunge initiéeGrunge Seattle Nirvana par feu Nirvana et suivie en trombe par autant de Soundgarden, Alice in Chains et Bush, mais aussi le grand retour du hard rock avec les Guns'n'Roses, les deux ans de tournée du Black Album1 et le retour du géant AC/DC avec le double live qui suivi le Razor's Edge. Les auditeurs les plus réticents aux sonorités criardes avaient même pu se rabattre sur le formidable élan de britpop.

Les radios sont si gavée de rock US que la France fera rapidement passer l'amendement Pelchat et son fameux quota de 40% de chansons françaises pour protéger sa production2.

Quasi trentenaire "E" est repéré par Polydor avec qui il signe pour deux albums3. Deux fossiles d'une époque transitionnelle, un peu folk et largement pop, qui ne parviennent ni à briller ni à surprendre (malgré un saluable effort de production). Cela sent le Elvis Costello mollasson ou le Supertramp bien conventionnel. Mr. E. apprend.

Il quitte le label et s'enferme trois ans à préparer ce qui deviendra Beautiful Freak.

[La suite est par là]


  1. Surnom de l'album Metallica qui rendit le heavy metal accessible au grand public. [retour]
  2. Notre variétoche nationale étant alors en pleine perte de vitesse, mais c'est surtout le rap français qui profitera de cette législation. [retour]
  3. A Man Called E en 1992 et l'année suivante Broken Toy Shop. [retour]
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