Art ou Comment détourner un disque de son usage normal

C'est amusant comme un disque peut prendre une toute autre tournure, mis en les mains d'un artiste. Je ne parle pas des remixes qu'opèrent les DJ ou les magiciens de la prod, mais bien de la volonté artistique qui pousse certain groupes à enregistrer des disques qui ne sont pas fait pour être écoutés. Ou alors pas normalement. Ici mettre un disque dans une platine pour entendre quelques mélodies ne suffit plus.
Pourtant il s'agit bien d'artistes ayant déjà fait montre de talent pour le rock tel qu'on se l'imagine, et qui dépassent ici le cadre stricto sensus de la "musique" tel qu'on le connaît. Survol d'un nid de coucous…

Nous avons déjà évoqué le délire de Radiohead sur son album Kid A et la théorie des dix sept secondes. Ce n'était pas la première performance arty de ce style dans l'histoire du rock. Loin de là. Il y eut nombre d'originalités sans gravité depuis que le disque existe. On recense ainsi des bizarreries inoffensives comme des chansons qui imitaient des bruits (un train sur le classique country Orange Blossom Special), des disques sans "gap" ces pauses de quelques secondes entre les morceaux (comme The Lamb Lies Down On Broadway de Genesis) voir des albums n'étant qu'une seule grande plage (Alive 1997 de Daft Punk), et autres plages de silence complet (Sonic Youth, John Cage1…).
Plus intéressant, il y eut les plages cachées (Nirvana, Beck) et les vinyles interminables car gravés dans le locked groove2 (le saxo ambulance sur Salut A Toi des Béruriers Noirs, ou Expressway To Yr Skull de Sonic Youth).

Ummagumma de Pink Floyd 1969 double album etrangeMais certains groupes firent véritablement des détournements. Des disques dénaturés. On pense d'emblée à Pink Floyd et son Dark Side of the Moon. Pour faire court, on a déjà reporté de manière récurrente des similitudes plus que prononcées entre l'album culte des oiseaux aquatiques du progressif et le film 'Le Magicien d'Oz'. Un synchronisme étonnant entre les actions et les inflexions du disque… mais démenti à plusieurs reprises par le groupe. Pourtant ces gens-là avaient déjà sorti Ummagumma qui comptait une instrumentale3 pour les fanatiques. regroupant des bruits de rongeurs et d'oiseau avec un message caché inaudible à vitesse normal. Il fallait passer le disque au ralentit pour entendre David Gilmour dire "Plutôt avant-gardiste hein ?"… La belle affaire.
Ce principe de messages subliminaux fût souvent dénoncé (comme accointances sataniste) dans le heavy metal, et souvent à tort4. Nombre d'artiste, à commencer par les Beatles5, ont utilisé cette technique de production finalement quelconque. Reste qu'il faut le vouloir pour qu'un disque doive être passé à l'envers, avec un autre, ou pendant un film…

Lou Reed Metal Machine Music 1975 pochette du LP originalL'exemple le plus marquant de désutilisation d'un disque reste sûrement l'électrique Metal Machine Music de Lou Reed. Sorti au fait de sa gloire en 1975, il contient pourtant 65 minutes de distorsion et larsen6 coupé, collé, mixé… Au programme, deux guitares posées contre des amplis et braillent d'elles-même. Pratiquement qui 'jouent' d'elles-mêmes. Un quatre pistes. Et beaucoup de dope à n'en pas douter. Considéré longtemps comme une mauvaise blague7 ou un moyen de clôturer le contrat qui l'unissait à Lou Reed live en 1975 et en mauvais etatRCA8, ce double (!) vinyle a fini par trouver son public : les avant-gardistes déjà férus de musiques concrètes (Pierre Shaeffer) et électroaccoustiques (Karlheinz Stockhausen), celles là même qui donnèrent naissance à la musique électronique.

Il fut depuis plusieurs fois samplé (Sonic Youth, TV On The Radio) et adoubé par des maîtres du genre (Lee Ranaldo ou Thurston Moore9 bien sûr, mais aussi Trent ReznorLeader du groupe indus Nine Inch Nails. et quelques aficionados de l'electronica) et même interprété10 par l'ensemble symphonique allemand Zeitkratzer ! Pas si étonnant puisque Lou Reed se disait alors inspiré par le Theatre of Eternal Music11.

Sonic Youth, a depuis déjà tenté de rattraper ce 'chef d'oeuvre' par la série SYR12. Essentiellement instrumentaux, les morceaux sont autant de pièces bruitistes, dissonantes à souhait, rythmées ou pas, dont le must est atteint avec Silver Sessions, un album (?) hommage à un fan du groupe s'étant suicidé. Et on le comprendrait presque à l'écoute du disque… Huit titres insupportables. Pour des tympans. Aucun rythme, aucune matière musicale, juste du bruit. Même la boite à rythme sature sans créer de beat.Sonic Youth Silver Session for Jason Knuth
L'histoire veut que le bruit d'un groupe de metal voisin empêchait Sonic Youth d'enregistrer les vocals d'A Thousand Leaves, prétexte pour lancer une violente bataille de feedback. Mettons. Mais la volonté d'enregistrer ce résultat et de le vendre elle est toute autre. Encore un disque qui quitte la piste donc, et finit dans les graviers.

Et il y en eut d'autres. Nul besoin d'évoquer ici Brian Eno et ses musiques ambiantes ou les enregistrements réalistes et dadaistes des musiques concrètes. Nous parlions bien de rock. Un genre ou l'on privilégie l'intégrité, l'authenticité, peut aussi mener à cela… C'est une de ses dérives.
Ne les blâmons pas, nul doute qu'un jour, ces disques inspireront quelqu'un quelque part.


  1. Musicien 'contemporain' rendu célèbre pour ses expérimentations dont la plus connue reste 4′33 un morceau intégralement silencieux fréquemment 'joué' en live et dont la durée pouvait varier considérablement. [retour]
  2. Cette partie au centre du disque qui permet logiquement au diamant de glisser rapidement à sa fin, et au bras de revenir à l'arrêt. [retour]
  3. Several Species of Small Furry Animals Gathered Together in a Cave and Grooving With a Pict [retour]
  4. Exemple marquant sur la reprise de Matchstick Men de Status Quo par Ozzy Osbourne. Une portion de chant incompréhensible a été rajoutée au morceau original, et devient étonnamment intelligible une fois retournée. Bien sûr on y trouve une allusion spirituelle douteuse, mais elle était déjà présente (à l'endroit) chez l'original. Alors ? [retour]
  5. A plusieurs reprises, et reconnu par ses membres, comme par exemple dans le fade out de Free As Bird et Rain. [retour]
  6. Reconnu par Lou Reed lui même comme inécoutable et non prévu pour cela, et a fortirio non jouable en live. [retour]
  7. Impression renforcée par les propos de Reed à l'époque qui y voyait l'incarnation la plus poussée du heavy metal, qu'il disait d'ailleurs, avoir d'ailleurs personnellement créé… [retour]
  8. Une réussite en un sens car si Reed a réfuté cet objectif, l'album a été retiré des ventes (pour cause de réclamations et retours massifs des acheteurs) au bout de trois semaines et RCA annula le contrat qui les liait à Reed. [retour]
  9. Guitaristes expérimentateurs de Sonic Youth entre autre, producteurs et artistes contemporains. [retour]
  10. Partiellement puisque seulement trois des quatre morceaux de 16 minutes furent repris. [retour]
  11. Qui comprenait dans ses membres outre le compositeur La Monte Young, deux ex-collègues du Velvet Underground, le multi-instrumentiste John Cale, sur lequel il y aurait beaucoup à dire, et le percussionniste Angus MacLise. [retour]
  12. Plusieurs albums autoproduits et sortis sur ses des labels personnels : Sonic Youth Records et SKR Sonic Knuth Records. [retour]

Un commentaire pour “Art ou Comment détourner un disque de son usage normal”

  1. billy hp dit :

    Sonic Youth offre généreusement (outre une gallerie de matériel n’ayant pas fini sur ses cd au format mp3) un petit film amateur d’un de ses récents concerts.
    Ce n’est pas aussi bruyant/brouillon que ce que nous venons d’évoquer ici, mais cela donne un aperçu de ce que font les new yorkais sur scène, et notamment on peut y voir Thurston Moore pratiquer le screwdriver third bridge (littéralement, 3e Sillet avec Tournevis) sur sa guitare, ici avec une baguette de batterie enfoncée au milieu des cordes…
    Sans commentaire.

Laisser un commentaire