1990 : Certaines choses durent toute une vie 1
Au fin fond du Texas, un jeune homme dépressif et désœuvré enregistre tout ce qui lui passe par la tête sur un magnétophone à cassette au fond du garage de son grand frère. Deux ans d'école d'art n'ont servi à rien. Un décennie de hard rock et de révolution punk non plus. Austin 1983, Daniel Johnston invente le rock lo-fi intimiste des années 90 en écoutant John Lennon.
La première moitié des années 80 aux U.S.A. ne suit pas la mode new wave qui s'étend à travers l'Europe, préférant verser dans le glam metal, un hard rock remodelé pour le strip de L.A. et MTV, jusqu'à consacrer des hits comme Final Countdown ou Livin' On A Prayer. Parallèlement,
ce sont autant de formes de rock teinté de funk, de psychédélisme ou de hardcore qui se développent sur les scènes de villes secondaires1. La récupération de groupes comme Hüker Dü, The Replacements ou R.EM. ne fit que renforcer cette illusion que l'heure des indépendants était venue. Passé 1985, tout n'est que bruit désordonné, guitares post-punk et batteries hardcore (ou l'inverse), et Austin n'échappe pas à la règle.
On y trouve le psychotrope Butthole Surfers, le rock indie de Wild Seeds ou l'avant garde de Glass Eye dont Daniel Johnston fait parfois la première partie, en solo. Lui qui n'a jamais joué que du piano et de l'orgue s'y essaye désormais à la guitare classique pour se rapprocher des formations 'rock'.
Intriguée par cette scène locale, une équipe d'MTV se déplace pour un The Cutting Edge spécial Austin. Le 25 Aout 1985, Daniel, alors jeune équipier à McDonald's, s'invite à leur soirée et agite ses cassettes sous l'œil des caméras en déclarant "Voici mon dernier un album, je l'ai enregistré quand je faisais une dépression". Soutenu par tout ce vivier texan qui le connait bien, lui et ses dessins infantiles, la chaine accepte de filmer sa performance.
Pour toute l'Amérique, c'est une dérangeante
révélation : chansons pop Beatlesienne aux mélodies absolument entêtantes, portant des textes ultra-personnels chantés d'une voix suraigüe et puérile invitant à la crise de nerfs. Pourtant en un sens, c'est un nouveau Robert Johnson, troublant à la première écoute mais qui refuse de quitter les aires sensorielles. C'est un nouveau Hank Williams qui déclame l'histoire d'amour (unilatéral) qui lui fend le cœur depuis des années et le fera souffrir toute sa vie. C'est un nouveau Dylan qui se tient là, à exposer les griefs de sa vie de maniaco-dépressif. Car c'est l'exacte réalité de la vie du cadet Johnston, un circuit de grand huit alternant les désillusions les plus bouleversantes aux joies les plus exaltantes. Comme celle, longtemps préparée, de passer sur MTV…
Rapidement, on s'arrache ses cassettes malgré la piètre qualité des enregistrements (ou peut être grâce à elle) et son ami Jeff Tartakov devient son manager, montant le label Stress Records pour gérer les ventes et ses droits auprès des groupes qui souhaitaient en faire des reprises. Et ils étaient légions : Sonic Youth, Half Japanese, The Dead Milkmen, David Byrne, Yo La Tengo… toute une culture alternative se retrouve en Daniel Johnston.
Ce style bas de gamme auquel il était réduit entre son studio bricolé et son manque complet de technique musical deviennent une véritable éthique pour cette frange de rock indépendant auto-proclamée Lo-Fi2. Le choix artistique de toute une école plus pop que punk
et préférant la violence du bruit à la puissance des riffs, se plaçant ainsi en opposition totale avec les mixages trop lisses et consensuels des majors3. Une approche volontairement underground qui rappelle en quelque sorte l'art brut4 et qui s'étendra à toute leur production : les albums semblent être des bootlegs de live ou des enregistrements de répétitions, les pochettes sont des photocopies de dessins faits à la main ou de photo personnelle, on y développe des thèmes comme les comics et les biens de consommation courante (fast food, soda, jeans, basket)… Tout ce qu'est Daniel intrinsèquement. Quoi qu'involontairement.
Toute la ville reconnait bientôt Daniel, la presse ne cesse de l'évoquer, et ses personnages de BD deviennent notoriété publique. Il enchaine les participations et collaborations et est même courtisé par Kim Fowley5 pour un projet de premier album avec The Texas Instruments en backing band.
Mais le manège à sensation de Daniel s'apprête à entamer une sévère pente.
- Seattle, Tucson, Minneapolis… par opposition avec les scènes précoces du hardcore de D.C. ou Chicago, ou new wave de N.Y. [retour]
- Pour 'Low Fidelity', par opposition avec la qualité sonore des chaines Hi-Fi, et du support CD alors en vogue. [retour]
- Alors seules maisons de disque capables d'assumer l'investissement que représente plusieurs semaines dans un grand studio, trop couteux pour les nombreux labels indépendants qui ont proliféré depuis dix ans. [retour]
- On regroupe sous ce terme inventé par Dubuffet les œuvres réalisés par des artistes involontaires ou non formé (handicapés physiques ou mentaux, prisonniers, autodidactes…) et ne répondant pas aux normes esthétiques ou culturelles. Un art primitif et dénué de démarche ou de vocation. [retour]
- Le machiavélique producteur de Joan Jett et des Modern Lovers. [retour]
- 17 décembre 2008
- Critiques
- Tags : 1985, alternatif, daniel johnston, hardcore, independant, lo fi, mtv, sonic youth


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